L’élection présidentielle approche, la campagne électorale a démarré depuis un moment, et je suis frappé qu’un sujet essentiel soit peu abordé ou en tout cas ne figure pas en grande priorité dans les programmes des uns et des autres : celui de la pauvreté. Je ne parle même pas de la pauvreté des pays en voie de développement, mais bien de celle qui se développe sur notre propre territoire, que nous côtoyons journellement et à laquelle nous nous habituons. Notre société a-t-elle à ce point sombré dans l’individualisme et l’égoïsme qu’une telle évolution nous laisse indifférents ?
Cette pauvreté est non seulement scandaleuse en elle-même dans un pays aussi riche que le nôtre, symptôme d’une grave maladie sociale, puisque la solidarité joue aussi mal son rôle, mais le peu de cas que l’on en fait montre que l’on refuse de prendre en compte les raisons profondes de la crise économique et financière : « La vraie racine de la crise est la montée des inégalités », écrit Bertrand de Kermel dans un essai aussi remarquable que passionnant (1).
C’est la croissance de la dette privée devenue insolvable qui a entraîné la crise des subprimes, générant la dette des banques et finalement leur renflouement par les États, contribuant ainsi à l’alourdissement démesuré de la dette publique (2). Et ce fort endettement des ménages provient de la paupérisation des classes moyennes dont les revenus ont stagné, voire baissé en coût réel, quand ceux des plus riches se sont envolés : de 1979 à 2007, les revenus des Américains les plus pauvres se sont accrus de 18 %, quand ceux des 1 % les plus riches ont augmenté de 275 % (3). Là où jadis le salaire des dirigeants d’entreprise ne dépassait pas quarante fois celui des ouvriers, il est aujourd’hui couramment cinq cents fois supérieur !
Le libéralisme qui gouverne l’économie mondiale est une machine à fabriquer de la pauvreté en enrichissant outrageusement une infime minorité. Dans une économie mondialisée, sans frontière d’aucune sorte, ni pour les produits, l’argent, les hommes, le schéma est très simple : tout étant mis en concurrence, le capital recherche la plus forte rémunération à court terme pour les actionnaires, en se déplaçant librement et sans frais là où la rentabilité est la plus élevée et en exerçant une pression à la baisse sur les salaires et la protection sociale des pays développés, l’alternative étant pour les multinationales de délocaliser dans les régions à faible coût salarial pour réimporter après, sans droits à payer, les produits ainsi fabriqués à petit prix.
Lisez le livre de Bertrand de Kermel, ses analyses sont limpides et implacables. Son intérêt est aussi de ne pas se cantonner dans une critique stérile, mais d’avancer de nombreuses pistes pour sortir de l’impasse où nous enferme une mondialisation dirigée par l’idéologie libérale. Le but n’est nullement d’éliminer le marché, mais de l’encadrer pour atteindre ce que l’auteur nomme le « développement durable », c’est-à-dire repenser la croissance en intégrant les facteurs humains et sociaux, ainsi que la protection de l’environnement – ce qui suppose de calculer autrement le PIB qui ne retient que les flux financiers. Il rejoint l’encyclique sociale de Benoît XVI, Caritas in veritate (2009), sur de nombreux points, notamment en préconisant une prise en compte de l’économie de la gratuité et du don, en développant le sens de l’altruisme et de la solidarité.
Il s’agit aussi, ainsi que Maurice Allais l’avait prévu, d’organiser la mondialisation en ensembles régionaux de niveau de vie comparable – comme l’est l’Union européenne –, ce qui suppose des protections aux frontières de ces ensembles (pour l’entrée des marchandises et la sortie des capitaux) et une réciprocité dans les échanges, de manière à aboutir à une concurrence loyale entre zones à structures économiques et protection sociale totalement différentes. Bertrand de Kermel