Qu’est-ce-que la richesse ? Environnement conceptuel économique et spirituel.
Une étude de Jean-François Vernet
1er 1999 par Prospérité et partage
La monnaie
L’utilité des biens est accrue par les échanges. Le travailleur s’enrichit, et enrichit les autres. Jean-Baptiste Say a énoncé la loi des débouchés suivant laquelle tous les produits sont échangés contre des produits. On conteste parfois la portée de cette loi en disant qu’elle néglige le rôle de la monnaie. Mais elle exprime seulement l’inutilité d’une monnaie qui ne sert pas aux échanges, qui dort ou qui spécule. Il y a des substituts à la monnaie.
Avant la guerre, chaque famille avait des comptes chez le boulanger, chez le boucher, à la ferme qui fournissait le lait, et ces comptes ne se réglaient qu’à la fin de la saison.
La monnaie est une reconnaissance de dette, une promesse de paiement. Tout le monde a droit de faire des promesses de paiement, à condition que celles-ci soient gagées sur des biens réels. Les Anglais écrivent sur un papier les trois lettres IOU (I owe you = je vous dois) suivies de la somme, date et signature. Cela crée une monnaie privée entre deux personnes qui se font confiance. Le vendeur dit à l’acheteur : Je vous fais crédit, vous me payerez plus tard. Une promesse de paiement signée par le débiteur est une créance. La confiance est l’élément essentiel du prêt et du crédit.
Les marchés exigent l’honnêteté et la confiance. La monnaie mesure le juste prix des biens et des services. La fabrication de l’argent est un monopole du banquier. Son prix de revient n’a aucun rapport avec le prix qu’on demande pour le prêter à intérêt. Il y a des services obligatoirement gratuits comme l’assistance aux personnes en danger. C’était autrefois une tradition pour les médecins de soigner gratuitement les indigents. La morale interdit le commerce des esclaves, de la drogue. Elle interdit aussi l’usure. La loi de l’offre et la demande ne permet pas de déterminer le juste prix de l’intérêt.
« La monnaie est une promesse de paiement à une certaine échelle. Comme, à une certaine échelle, un feu de circulation « est » un signal d’une certaine couleur. En regardant les choses à une échelle différente, la monnaie aussi bien que les feux de circulation « sont » (se révèlent comme) des régulateurs ou du moins des systèmes qui tentent de l’être. On utilise les uns comme l’autre en essayant de maximiser quelque chose (volume de trafic, profit, etc) ; et si on y arrive, on convient que la régulation a été à peu près bien faite. Augmenter le débit des routes en y arrêtant les voitures est un paradoxe exquis ; les conducteurs l’acceptent très bien, et on peut constater que cela marche, mais les paradoxes équivalents dans le domaine économique se heurtent à un certain nombre de tabous »[1].
Les rapports entre les hommes sont un continuel paradoxe. Comme le dit Michel Serres, l’homme le mieux adapté à survivre est le plus altruiste. La plupart des conducteurs se précipitent dans un carrefour encombré et l’embouteillent un peu plus, alors que s’ils laissaient passer les autres, ils passeraient eux-mêmes plus vite. L’analogie avec le domaine économique est frappante. Si la monnaie représente un droit de passage, ceux qui accaparent les droits de passage bloquent la circulation.
|
Les créances commerciales sont les traites, les billets à ordre, les effets de commerce, et d’une façon générale, les actifs monétaires. Une traite est une monnaie privée, garantie par le signataire.
L’escompte est l’échange d’une traite comme une monnaie temporaire créée par une banque et utilisée grâce à un chèque.
Le réescompte est l’échange d’une traite contre une monnaie de base, réserve d’une banque ou monnaie permanente, constituée par des billets de banque imprimés par la Banque de France.
Le délit des faux-monnayeurs n’est pas de fabriquer de la monnaie (puisque chacun peut en faire sous sa propres signature), mais d’abuser de la signature du Secrétaire Général de la Banque de France.
Une partie de la monnaie permanente est détenue par les particuliers, le reste constitue les réserves bancaires.
La monnaie temporaire est créée par les banques qui accordent des crédits dépassant les réserves bancaires.
La masse monétaire est la somme de la monnaie permanente et de la monnaie temporaire. Cette dernière est environ cinq fois plus grande que la monnaie permanente.
|
On appelle B le total des billets de banque détenus par le public et dans les réserves des banques.
M1 la masse monétaire comprenant les billets détenus par le public et les comptes en banque.
La quantité de monnaie créée par les banques sous forme de chèques est M1 - B.
b est un coefficient qui représente la préférence psychologique du public pour les billets.
Il vaut environ 15 %. Le total des billets détenus dans le public est b*M1.
Le montant des comptes en banque est (1-b)*M1.
r est un coefficient qui représente le rapport des réserves de billets au montant des comptes en banques. Sa valeur obligatoire minimale est fixée par l’autorité monétaire à environ 5 %.
Maurice Allais préconise un taux de réserves obligatoires de 100 % de sorte que les banques ne puissent pas créer de monnaie temporaire.
Les réserves sont r*(1-b)*M1
Le total des billets est B = (b+r-r*b)*M1 = 0,19*M1[2]
Le taux des réserves bancaires en billets peut varier suivant la quantité de prêts accordés par les banques. Les réserves sont nécessaires pour permettre aux banquiers de faire face aux retraits de leurs clients, compte tenu du fait qu’ils ne retirent pas tous leur argent en même temps.
Les prix sont proportionnels à la masse monétaire. L’indice des prix est une moyenne officielle des prix de 295 articles.
Le flux monétaire est le total de tous les paiements de biens ou de services pendant un mois.
La vitesse de circulation de la monnaie est le rapport du flux monétaire à la masse monétaire. Elle mesure le nombre moyen de transactions effectuées en un mois avec le même moyen de paiement. Un billet de 50 francs qui a changé de main dix fois, n’est pas devenu un billet de 500 francs mais il a servi à acheter autant de marchandises qu’un billet de 500 francs qui n’a changé de main qu’une seule fois.
On peut, si l’on veut, considérer le chèque comme représentant un billet de banque dont il augmente la vitesse de circulation.
Le flux de marchandises et le flux monétaire dépendent de l’état du marché et du climat de confiance des agents économiques, et ils déterminent l’indice des prix.
La masse monétaire est d’autant plus sensible aux variations du coefficient des réserves et du coefficient de préférence pour les billets que ces coefficients sont plus petits.
Tout le système est instable et sujet à des crises difficiles à contrôler, comme le montre l’histoire de l’économie.
La croissance
L’augmentation de la population active et celle de la productivité contribuent à la croissance économique. Notre richesse a été multipliée par cinq de 1945 à 1975 grâce à une croissance de 5,5 % par an. Si celle-ci continuait au même rythme, on ne pourrait pas augmenter autant le nombre des automobiles, parce que les rues seraient embouteillées. On n’habiterait plus des HLM mais des maisons individuelles à la campagne. Le travail de bureau se ferait par ordinateur et téléphone. Les voitures seraient réservées aux grandes routes. Les villes, où il n’y aurait que des voitures électriques seraient décongestionnées.
Il faudrait changer la vie, et consacrer du temps aux sciences, aux arts, à la protection du patrimoine et de l’environnement. Dans chaque pays, à chaque époque, il y a un certain taux de croissance possible qu’on ne peut pas dépasser, parce que la croissance entraîne une modification du mode de vie, de la mentalité, de l’éducation, de la civilisation, et parce que les changements ne peuvent pas être trop rapides. Une épargne excessive incite à une croissance qui dépasse la capacité de transformation sociale.
Mais le rythme de la croissance a été brisé parce que l’augmentation de la productivité sans augmentation de la solvabilité engendre le chômage. Il y a des investissements faits pour créer des emplois, et d’autres pour en supprimer. Au début de l’ère industrielle, l’invention des métiers a tisser mécaniques a rencontré l’opposition des ouvriers. Dans la ville de Roubaix, d’après le témoignage du maire de la ville, la proportion de chômeurs est de 25 %, soit le double du reste de la France, alors que la moitié de la population a moins de 25 ans. Une industrie investit 480 millions de francs pour supprimer 150 emplois. A Waziers, près de Douai, une usine produit dix tonnes d’hydrogène liquide par jour, avec une équipe de dix personnes. En Orégon, une usine française produit de l’aluminium par électrolyse avec une équipe de quatre personnes. Dans le Wisconsin, un éleveur s’occupe seul d’un élevage de 400 boeufs, avec l’aide de sa femme dans les moments de presse. Il y a soixante ans, les navires bananiers étaient chargés à la Martinique par des milliers de dockers, surtout des femmes. Maintenant, la manutention est mécanisée. Un contremaître constate que pour gagner sa vie, il faut savoir lire et écrire. Les pétroliers géants tournent avec un équipage très réduit.
Un livre de Jean François Gravier a pour titre Paris et le désert français. Le dépeuplement des campagnes produit les mégapoles, où les paysans sont contraints d’émigrer pour gagner leur vie. On ne peut gagner de l’argent que là où est l’argent, et, comme conséquence de l’usure, l’argent se concentre dans les villes. On s’habitue à faire la queue, même pour aller contempler des oeuvres d’art.
Le développement démographique est défini par la différence du nombre de naissances et celui des morts, rapportée à la population Y, pendant l’unité de temps. Au début, la population est très faible, et peut rester faible très longtemps. Dans le cas d’un milieu nourricier inépuisable, et si rien ne la freine, la population augmente exponentiellement, et donne l’impression d’une explosion. Cette courbe est appelée courbe logistique par Ilya Prigigine (Physique, temps et avenir, Masson 1982). En choisissant convenablement l’unité de temps, la croissance est définie en fonction du temps t par l’équation différentielle dY : dt = Y
Après quelque temps, l’hypothèse d’un milieu inépuisable ne reste plus valable. Les ressources naturelles s’épuisent, la pollution augmente, la pollution plafonne. Le taux de croissance qui avait commencé par augmenter, diminue et finit par s’annuler. La population augmente, puis se stabilise à une valeur constante. Au bout d’un certain temps, on arrive à la croissance zéro. En désignant par X la population, par N la population maximale qui peut vivre dans un milieu limité donné, les ressources se raréfient dans le rapport (1 - X / N). La courbe de croissance en milieu limité satisfait l’équation dX / dt = X* (1- X / N)
L’expansion économique se fait suivant un schéma analogue. Il faudrait en arriver le plus rapidement possible à la croissance zéro, pour rétablir un équilibre à peu près satisfaisant, comme celui des sociétés primitives qui vivaient dans un environnement qu’elles ne gâtaient pas.
Les économistes semblent convaincus qu’il faut nécessairement qu’il y ait de l’expansion en économie. Si celle-ci est stationnaire ou régresse, ils pensent que les choses vont mal. On développe une production de biens fictifs, qui ont davantage un caractère psychique ou affectif [3].
Calcul de la croissance
La croissance de la production vient de l’augmentation de la productivité de chaque travailleur et de l’augmentation du nombre de travailleurs.
Soient L le nombre de travailleurs,
q = dL / L dt le taux de croissance du nombre de travailleurs,
y la production annuelle d’un travailleur (ou productivité),
p = dy / y dt le taux de croissance de la productivité
k le capital investi pour un travailleur
La relation entre les variables y et k a été mise sous une forme privilégiée par deux auteurs américains en 1928. Ce sont deux professeurs de l’Université de Chicago, un mathématicien C.W. Cobb et un économiste P.H. Douglas, spécialiste de la théorie des salaires. On l’appelle fonction de Cobb-Douglas, et avec des unités convenables, elle s’écrit y = k ^ a
où la valeur de l’exposant a est voisine de 0,2. L’état de l’économie dans un pays donné et à un moment donné est représenté par un point de cette courbe.
En ce point on a la relation dy / y dt = a dk / k dt
soit s = d (L k) / L y dt
le taux d’investissement. C’est l’accroissement du capital investi rapporté à la production.
On a s = dk / y dt + k dL / L y dt = p (a y / k) + q (y / k)
Evaluation du coefficient a y / k [4]
Capital productif en 1966 au prix de 1956 : 400 milliards F.
Inflation 1956-1966 : 1,65
Capital productif en 1966 aux prix de 1966 : 400 x 1,65 = 660 milliards F.
Production intérieure brute (PIB) 1966 / 523 milliards F.
Malinvaud définit (page 122) un coefficient alpha = 1 - a = 0,72
d’où la valeur du coefficient a = 0,28
a y / k = ( 523 x 0,28) / 660 = 0,22
Ce résultat cadre avec les statistiques.
Le chômage
La cause du chômage, c’est la bulle financière. Les épargnants obtiennent un rendement trop élevé de leurs placements. Cet argent, soustrait à la consommation, réduit les débouchés des entreprises et gonfle une bulle financière. Pour diminuer le chômage, il faut comprendre que le moyen de s’enrichir est d’enrichir les autres. La loi de l’économie, c’est la solidarité : faîtes aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fassent.
Il semblerait suffisant de diminuer tous les prix. Mais il y a des lois psychologiques qui rendent plus facile de licencier des travailleurs que de faire baisser les salaires et les prix. L’économie supporte qu’il y ait des chômeurs, pourvu que les prix ne diminuent pas. Les chômeurs consomment moins, mais la masse monétaire utilisée pour le circuit de la consommation diminue aussi, de sorte que les prix ne diminuent pas. Si les banques augmentaient la quantité de monnaie, celle-ci serait absorbée par l’inflation, ou ferait augmenter les taux d’intérêt.
« Pour expliquer l’arrêt des échanges, il faut distinguer les prix des matières premières et les prix de détail. Les premiers sont mobiles, les seconds inertes. Les trois quarts de l’humanité produisent des matières, notamment des produits agricoles. L’effondrement des cours des matières premières a entraîné l’effondrement du pouvoir d’achat des trois quarts de l’humanité. Ceux qui ravitaillent les humains en machines ont perdu d’un seul coup la plus grande masse de leurs clients. Les échanges n’ont plus pu se faire, les prix de détail n’ayant pas baissé, parce qu’ils comportent des éléments stables comme les impôts, les salaires, les transports »[5].
Les entreprises qui ne réussissent pas à vendre tout ce qu’elles produisent sont obligées de licencier pour conserver leur équilibre financier.
« La production se vend mal parce que les moyens de paiement des consommateurs sont réduits. Les entreprises ne créent pas assez d’emplois parce que les emprunts sont trop chers. Le défaut d’investissement aboutit au chômage. On ne peut pas entreprendre des fabrications qui se contentent d’une main-d’oeuvre peu qualifiée, ni donner du travail à des immigrés chômeurs. Les seules classes sociales qui peuvent dépenser sont celles dont les hauts revenus nourrissent l’inflation, et on limite l’inflation par des mesures qui augmentent le chômage »[6].
« Le ralentissement de l’activité économique commence par réduire les revenus des entreprises et des ménages. L’avenir incertain tend à amplifier la récession. Les ménages accroissent leur épargne de précaution, les entreprises licencient pour réduire leurs charges. On recherche des liquidités au prix des moins-values qui accroissent le poids de l’endettement, et précipitent les faillites des entreprises surendettées. Le système bancaire, qui a des clients insolvables, est fragilisé à son tour »[7].
Les travailleurs sont aussi les consommateurs. Les salaires des producteurs de produits consommables sont inférieurs au prix de vente de ces produits parce que celui-ci englobe aussi la rétribution du capital. Une partie de ces produits doit être consommée par des producteurs d’équipements et d’outillages payés par l’investissement des revenus du capital. Si elle ne l’est pas, tous les consommables ne sont pas achetés, et les débouchés diminuent. Ce processus est analysé par Jean-Paul Fitousi [8].
La véritable origine du chômage est le taux anormalement élevé des taux d’intérêt réels. En France, les taux d’intérêts réels évoluent autour de 5 à 6 % depuis douze ans. C’est la première fois, au XX e siècle, qu’on est confronté à un phénomène d’une telle durée. Pour donner un élément de comparaison, dans les années 70, les taux se situaient entre 0 et 1 %. Ils furent même négatifs en certaines années. Dans les années soixante, ils étaient de l’ordre de 2 %. Au plus fort de la crise des années 30, ils ont atteint 10 % de 1932 à 1935, pour devenir ensuite fortement négatifs ( - 15 % à - 25 % ) de 1936 à 1939.
Le moyen privilégié de l’adaptation des entreprises est donc de réduire la part revenant aux salariés. La répartition des revenus va se déformer au détriment des salariés. Cette déformation va engendrer une aggravation du chômage, aux fins de réduire la masse salariale. La France a le record de la plus forte baisse des salaires. Ils sont passés de 68,8 % du revenu national en 1960 à 60,6 % en 1994. Cette baisse des salaires a été beaucoup plus importante que celle qui a été constatée en Allemagne et aux Etats-Unis.
Il est difficile de ne pas être frappé par la coïncidence entre l’évolution du chômage et celle des taux d’intérêts réels. La part des salaires doit décroître, dans le revenu national, et celle des profits doit croître et s’adapter aux taux d’intérêt pour que l’activité d’entreprise ne soit pas systématiquement défavorisée. Que l’on ne s’étonne pas, alors, qu’une fois les profits adaptés au nouveau niveau du taux d’intérêt, la demande soit atone. La masse salariale est déprimée. La nécessité de se désendetter et de faire face aux incertitudes de l’avenir fait monter le taux d’épargne et inhibe littéralement les politiques budgétaires, d’autant que la récession produit mécaniquement du déficit dans les budgets publics et dans les budgets sociaux. Les entreprises risquent de se retrouver sans marchés, puisque confrontés à des salariés sans perspectives. L’économie se trouve enfermée dans un cercle vicieux. La tentation est grande de baisser davantage les salaires, ce qui réduit encore les marchés, et aggrave le cercle vicieux.
Le chômage est un cercle vicieux. La croissance de la productivité, de même que la consigne « Investissez ! » risquent d’accroître le chômage. La Poste investit dans des machines automatiques pour diminuer le personnel. Si un progrès technique permet à une entreprise de réduire le personnel pour faire des économies, cela fait des chômeurs, dont la consommation est réduite. Une compression de personnel n’est pas un gain si elle n’est pas accompagnée d’un reclassement. Elle réduit les moyens de paiement. Une fuite de monnaie se produit, allant des économiquement faibles vers les forts. Il est insuffisant de distribuer des allocations. Il faut réintégrer les chômeurs dans le circuit économique. Il faut empêcher les faillites qui détruisent les emplois. En 1992, 57 000 entreprises ont fait faillite en France ( 3 % des entreprises industrielles). On rachète 5 % d’entre elles, qui peuvent alors continuer leurs activités. Il ne faut pas dire que les faillites assainissent l’économie en faisant disparaître les entreprises non rentables. Les faillites tuent la clientèle des entreprises qui restent.
L’épargne est une diminution de consommation. Si elle n’est pas investie, elle déprime l’économie. La production qui n’est pas consommée ne peut pas être achetée sans baisse de prix, parce que la quantité de monnaie en circulation a diminué. Toute épargne doit être prêtée et investie dans la production. Toute différence entre l’épargne et l’investissement est génératrice de dépression. Si l’argent s’accumule d’un côté, il manque ailleurs, car les industriels n’en fabriquent pas. L’épargne trop grande dépasse les possibilités d’investissement. La monnaie inutilisée fuit à l’étranger ou sert à la remise en état des installations et outillages détruits par les faillites ou est détruite par le désendettement.
C’est une cause de chômage par insuffisance de consommation, qui entraîne une diminution du nombre des producteurs. Il faut transférer ceux-ci dans un autre secteur. L’équilibre des dépenses et des recettes est perturbé, et doit se rétablir par le moyen de l’investissement, sous peine de voir une crise se développer. Il faut accroître le capital productif, l’outillage, les bâtiments, les transports, affecter certains travailleurs à la création et à la mise en oeuvre d’activités nouvelles, et les rétribuer. Si toute l’épargne est investie dans l’augmentation d’activité, l’équilibre de l’économie est déplacé, mais n’est pas rompu.
Les épargnants qui ont économisé assez d’argent pour leurs vieux jours pourraient le placer en viager, ce qui leur donnerait toute sécurité. S’ils veulent en plus toucher des intérêts, ce n’est possible qu’en mettant des entreprises en faillite. Dans un pays où le taux de croissance est seulement de 2 %, on ne peut pas exiger un rendement plus élevé sans dépouiller quelqu’un d’autre.
L’impôt est une épargne obligée qui force les citoyens à financer des services d’intérêt général prodigués par l’Etat (justice, défense, santé, finances, routes, etc). C’est un forfait grâce auquel les usagers profitent de ces services. L’Etat rend au public tout ce qu’il lui prend. C’est son rôle de redistribuer les revenus des riches aux pauvres. Il redistribue gratuitement tout le montant qu’il prélève sur les entreprises. Ces impôts viennent en diminution des salaires, de sorte que les travailleurs ne peuvent pas acheter tous les produits fabriqués. Mais les fonctionnaires, payés avec les impôts, achètent ce que les travailleurs n’ont pas pu acheter. Ainsi le budget des entreprises reste en équilibre. L’impôt s’investit dans des activités non lucratives, ce qui est toujours possible, de sorte qu’il peut atteindre un taux élevé sans engendrer de chômage. Les réformes qui réduisent les dépenses de l’Etat réduisent aussi ses ressources, ce qui les rend inefficaces.
Les intérêts des prêts sont plus dangereux que les impôts comme causes de chômage. Comme l’impôt, l’intérêt est une épargne forcée, une taxe prélevée par le créancier sur les consommateurs car les entreprises qui le payent le répercutent sur le prix de vente. Mais les investisseurs n’ont pas, comme l’Etat, pour vocation d’assurer un service gratuit. Ils n’investissent que dans les affaires qui leur promettent un rendement supérieur à 4 %, et qui sont rares lorsque le taux de croissance est seulement de 2%. Il leur resterait la ressource de dépenser ces sommes dans le mécénat en faveur de l’apprentissage, de la formation permanente, des sports, de la peinture, de la musique, danse, théâtre, recherche, restaurants du coeur, hôpitaux, aide humanitaire, sinon dans des prêts gratuits aux entreprises en difficulté.
Calcul du chômage
L’épargne est la différence entre le produit intérieur brut (ou total des valeur ajoutées ou PIB) et la consommation.
La bulle financière est la partie de l’épargne qui n’est pas investie en outils productifs.
L’hypothèse de base de ce calcul est que l’augmentation du chômage est proportionnelle à l’augmentation de la bulle financière.
Le taux de chômage a été calculé pour douze pays et pour une période comprise entre 1964 et 1995.
On part de la formule s = p / (a y / k) + q k / y.
On suppose que le taux de croissance démographique q est assez petit pour être négligeable.
La formule se réduit à s = p / (a y / k).
Les statistiques économiques fournissent le taux de croissance p et le taux d’épargne (Statistiques monétaires internationales du Fonds Monétaire International FMI Annuaire 1994 - Principaux indicateurs économiques de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques OCDE. Statistiques rétrospectives. 1969-1988 - Mai 1995).
Si on connaît le coefficient a y / k on peut en déduire le taux d’investissement s, et par différence celui de la bulle financière et l’augmentation du chômage, année par année. On voit la croissance diminuer et le chômage calculé augmenter. On peut comparer le chômage ainsi calculé avec celui que donnent les statistiques. Le résultat est meilleur si on admet que le coefficient a y / k ne reste pas constant, mais qu’il se détériore peu à peu à mesure que la récession détériore l’économie. On prend alors pour ce coefficient la moyenne pondérée des rapports de la croissance et de l’investissement des années précédentes. Cette moyenne est calculée au moyen d’un coefficient de pondération empirique appelé poids dont la valeur dépend du pays.
Un autre coefficient empirique appelé perte (ou perte de travail) définit l’augmentation du chômage. Ce coefficient varie beaucoup selon les pays. Plus il est faible, plus il indique dans l’économie du pays des réserves permettant de résister à une récession.
|
Pays
|
Poids
|
Perte
|
|
France
|
0,9
|
0,06
|
|
Allemagne
|
0,93,
|
0,07
|
|
Grande-Bretagne
|
0,9
|
0,07
|
|
Etats Unis
|
0,8
|
0,04
|
|
Italie
|
0,9
|
0,065
|
|
Espagne
|
0,88
|
0,18
|
|
Canada
|
0,8
|
0,065
|
|
Japon
|
0,8
|
0,01
|
|
Autriche
|
0,9
|
0,05
|
|
Belgique
|
0,84,
|
0,15
|
|
Danemark
|
0,85
|
0,04
|
|
Pays-Bas
|
0,8
|
0,12
|
Coefficient = (1- poids) x Croissance / Epargne + poids x Coefficient précédent.
Chômage calculé = perte x (Epargne - croissance / Coefficient) + Chômage calculé précédent.
Effet du chômage
L’argent serait un bon moyen de répartir les richesses, si la distribution de l’argent était bien faite. On propose aux riches des produits variés, nouveaux, attractifs et chers. Les pauvres ont d’autres besoins. Les restaurants du coeur ne pallient pas le manque d’argent et le manque d’activité. Une secrétaire au chômage dit « Le chômeur a l’impression qu’il n’existe pas, qu’il ne fait plus partie de la société ». Henri Ford voulait, par sa politique de hauts salaires, que ses ouvriers aussi puissent acheter les voitures qu’ils fabriquaient. Porsche et Boulanger ont conçu des voitures populaires qui devaient être accessibles à tous. Mais ces efforts sont restés isolés, au milieu de la guerre économique. Des placards publicitaires, pour les nouvelles voitures, affichent : « Maintenant, nous pouvons tous rouler en 16 soupapes ». Tous, cela veut dire tous les riches. C’est la société d’exclusion parfaite, celle où on n’a pas la moindre pensée pour les exclus.
Le chômeur est celui dont le travail n’est pas compétitif. Il ne peut pas se procurer l’outillage nécessaire pour une activité rentable. Il ne peut pas emprunter un capital. Le chômage est pire que l’exploitation abusive de la main d’oeuvre. Il opprime l’homme, non seulement en lui enlevant sa subsistance, amis plus subtilement, en lui enlevant l’habitude d’exercer une activité.
Dans un centre d’essais de l’Electricité de France, on a tenté pendant quelque temps de réinsérer des chômeurs. Mais on n’a pas réussi à les intéresser à un travail, ni à les faire s’investir dans ce qu’ils faisaient. Le chômage avait détruit leur énergie.
Simone Weil a montré, dans son étude de l’enracinement, de la vie d’usine, de l’oppression, que ce qui fait la liberté d’un homme, c’est son pouvoir créateur, et c’est ce que le chômage lui enlève. Les allocations de chômage répondent à un devoir de charité qu’il faut remplir, mais qui est insuffisant, parce qu’il ne satisfait pas le besoin humain de se subvenir à soi-même. Il faut prêter gratuitement aux chômeurs de quoi développer des industries et des commerces, et prêter gratuitement aux entreprises existantes de quoi augmenter leur activité et embaucher des chômeurs. L’oeuvre de miséricorde urgente est de créer une banque qui prête gratuitement aux entreprises menacées de faillite pour leur permettre de se maintenir à flot et de conserver leur personnel. Les chômeurs ont besoin de moyens de produire.
« Je me souviens d’un Sdf de 50 ans, manchot, rencontré lors d’un retour nocturne de bouclage de journal, et à qui j’avais donné vingt francs pour aller boire quelque chose de chaud (il faisait frais au mois de mai). Je voulais le convaincre d’aller au dépôt-vente du journal. Il avait refusé, en me disant qu’il n’en était plus capable. Mais il m’avait longuement serré la main, en me remerciant d’avoir passé cinq minutes avec lui sur le trottoir, car, m’avait-il dit, ça fait trois jours que je n’ai parlé à personne ! N’oublions jamais ça. La misère coupe des autres, elle isole. Elle détruit la personne aussi sûrement que la folie, bien plus encore que la maladie. En prendre son parti, c’est être complice d’un crime social » [9].
On ne devrait pas mesurer la croissance économique à l’augmentation de la richesse d’un pays, mais au niveau de vie des plus pauvres. La paupérisation s’accroît. Il y a de plus en plus de mendiants dans les rues de Paris. Un Breton, venu de son village pour faire visiter la capitale à sa jeune femme, lui dit : « Regarde Yvette, ici il y a des gens qui fouillent les poubelles ». Plus un pays est riche, plus la vie est chère, et plus elle est difficile pour les exclus. Il y aura toujours des riches et des pauvres, mais ceux qui travaillent ne sont pas tout à fait pauvres. Les misérables sont ceux qui ne trouvent pas de travail. Les allocations de chômage ne durent pas toujours.
« Le système capitaliste ne peut fonctionner normalement dans un pays qu’aussi longtemps que ce pays peut conquérir et se faire payer tribut par l’étranger » [10].
Il y a un lien entre le problème du chômage et celui des exportations. Les débouchés que nos entreprises ne trouvent pas en France, elle les cherchent à l’étranger, de même que les étrangers cherchent des débouchés en France. Les pays producteurs veulent nous vendre leurs produits, et les pays sous-développés n’ont pas d’argent pour acheter les nôtres. Chacun essaie de rejeter le chômage chez les autres. C’est une cause des guerres, et sans doute des guerres coloniales. Les deux guerres mondiales ont été précédées par des crises graves, qui n’ont été résorbées complètement que par les fabrications d’armement au cours des hostilités.
Pendant la crise de 1907 il y eut aux Etats-Unis et en Allemagne jusqu’à 35 % de chômeurs. En 1914, il y eut encore du chômage en Allemagne. La crise de 1930 a été la cause de l’avénement du nazisme et de la guerre de 1939. Le chômage, c’est l’injustice, et le fruit de l’injustice, c’est la guerre.
« Le fruit de la justice sera la paix, et l’effet de la justice sera repos et sécurité à jamais ».
(Isaie 32 17)
Opus justitiae pax
Les nations sont ballottées entre deux écueils, le chômage ou la servitude. Elles sont impuissantes, malgré la science des économistes, à définir la voie juste. Bien que les hommes aient tous les moyens d’établir le paradis terrestre, ils sont incapables de le faire.
Les pays communistes ont mené une lutte gigantesque pour établir une société de partage. Ils ont efficacement réduit le nombre des chômeurs, ainsi que le rendement du travail, mais ils n’ont pas résolu le problème de conserver la liberté. Les nationalisations non plus, même faites sans violence, ne respectent pas la liberté humaine. La société libérale concentre en peu de mains l’argent nécessaire à l’exercice de la liberté. Le chômage est une nouvelle forme d’esclavage. Pour donner du travail et des moyens de paiement aux chômeurs, il n’y a pas de procédés automatiques. Il faut d’abord convertir la mentalité des employeurs et des bailleurs de fonds pour que leur souci soit non pas de gagner le maximum d’argent, mais de donner des emplois à tous, même aux moins qualifiés. Il n’y a pas de formule pour cela, mais des solutions partielles à trouver par l’initiative et l’intelligence de chacun. Il faut surtout que les épargnants n’exigent pas des intérêts trop élevés.
L’inflation
L’inflation est l’augmentation de l’indice des prix. Elle caractérise un accroissement de la quantité de monnaie ( ou de sa vitesse de circulation) par rapport à la quantité de marchandises vendues.
Au cours du XVI e siècle, les prix ont été quintuplés à cause de l’or que l’Espagne avait ramené d’Amérique (Jean Bodin, Six livres sur la République, 1576).
La déflation est une diminution de l’indice de prix.
L’inflation et la déflation s’entretiennent d’elles-mêmes pour des raisons psychologiques. L’inflation est la seule forme d’usure (au sens propre) justifiant un taux d’intérêt (égal au taux d’inflation).
Le prix Nobel d’économie Maurice Allais réclame l’indexation des emprunts sur le taux de l’inflation.
Le chômage et l’inflation s’opposent, bien que les deux puissent coexister. L’inflation rampante n’est tolérée que par crainte d’accroître le chômage. l’inflation a un effet bénéfique parce que le taux de l’inflation se déduit du taux de l’intérêt nominal pour définir le taux de l’intérêt réel.
« L’inflation a permis d’opérer en douceur des transformations sociales qui autrement eussent été irréalisables. Combien de français auraient pu accéder à la propriété de leur logement s’ils n’avaient pas bénéficié de taux d’intérêt réels fortement négatifs ? Mais ce moyen peu glorieux n’a d’effet bénéfique que si l’inflation est constamment dénoncée » [11].
Mais on ne croit plus maintenant, comme à une certaine époque, que quand il y a de l’inflation, il n’y a pas de chômage (et que, lorsqu’il y a du chômage, il n’y a pas de grève). Si l’inflation est anticipée, elle ne peut pas avoir d’effet favorable, parce qu’alors on augmente d’autant le taux d’intérêt nominal. L’économiste Milton Friedman pense qu’il existe un taux de chômage naturel, qui pour les Etats-Unis serait de 6 %, et qui ne pourrait être diminué par l’inflation que de manière transitoire, tant que celle-ci n’est pas anticipée. Ce raisonnement s’appuie sur l’hypothèse, non formulée et non justifiée, qu’il y a un taux d’intérêt nominal incompressible.
L’inflation la plus simple à étudier est celle qui se produit quand les impôts ne suffisent pas à financer les dépenses de l’Etat. Dans ce cas les fonctionnaires sont payés en partie avec de la monnaie créée par la Banque centrale et prêtée au Trésor. Une loi de 1974, succédant à un décret de 1973, entérine en France la volonté profonde de lutter contre l’inflation en interdisant définitivement des avances de la Banque de France à l’Etat. La même mesure a été prise dans les autres pays. Les Banques centrales font tous leurs efforts pour surveiller, limiter, réduire l’inflation, en contrôlant la monnaie d’endettement créée par les autres banques. L’endettement très important engendre un flux monétaire instable, gonflé artificiellement, sujet à des variations difficiles à contrôler, sous l’effet des circonstances, de la psychologie des agents économiques, et de la spéculation. Les autorités monétaires sont prudentes et même timorées quand elles craignent une inflation. Une méthode de la Banque centrale pour limiter l’inflation est de résorber une partie de la monnaie d’endettement en augmentant le taux d’intérêt, alors qu’il faudrait les diminuer. La Banque centrale a toute l’autorité nécessaire pour agir sur la masse monétaire sans augmenter les taux d’intérêt. Elle peut refuser d’acheter des actifs sur le marché monétaire. C’est sa responsabilité légitime pour la sauvegarde de la monnaie. Mais si on diminue l’inflation sans diminuer les taux d’intérêt nominaux, les taux réels augmentent et deviennent usuraires.
L’épargne n’engendre pas de consommation directe, mais elle peut faire monter les prix. L’argent qui n’est pas investi dans la création d’emplois, est en excédent dans le circuit économique, il tend à augmenter la demande. La Banque de France, qui constate cette tendance à l’inflation, réagit conformément à sa vocation, en réduisant la masse monétaire, ce qui met les entreprises en difficulté. Celles qui font faillite mettent leurs employés au chômage. La charge de l’épargne imposée (par les intérêts et les impôts), qui retombe sur les consommateurs, ne leur permettait déjà pas d’absorber la production. Le chômage aggrave la situation.
Les banques ont pour fonction d’orienter la croissance de l’économie vers les besoins réels, en déterminant les secteurs où il faut faire des prêts, et ceux où il faut les refuser. Ce rôle difficile justifie de leur attribuer une relative prospérité. En période de croissance, la stabilité des prix demande une création de monnaie. L’équilibre du flux monétaire et du flux de marchandises détermine les prix. Une émission de monnaie compensée par une augmentation des débouchés n’engendre pas d’inflation. Il ne faut pas que la monnaie émise aille gonfler les hauts revenus, mais qu’elle soit injectée dans la tranche économiquement faible, qui a besoin des marchandises en surplus. Il faut mesurer l’émission de monnaie sur la quantité de marchandises, et veiller à son emploi. Cette idée a inspiré des politiques de grands travaux. Il y a beaucoup de travaux qui n’avancent pas assez vite faute de ressources, par exemple le reboisement. On pourrait y employer les allocations de chômage, tant que ce dernier n’est pas résorbé.
La vraie cause de l’inflation, c’est la rétribution excessive du capital. Le capital produit mais ne consomme pas, de sorte que son augmentation ne sert qu’à la croissance. Cette augmentation justifie une création monétaire. Si celle-ci est plus grande que la croissance, elle engendre l’inflation. Les bénéficiaires achètent plus cher les produits qui leur sont nécessaires, les autres consommateurs manquent d’argent pour acheter le reste des produits, et la surproduction développe le chômage.
La bulle financière
La bulle financière est un genre d’inflation qui porte, non sur les produits consommables, mais sur les valeurs financières (actions, obligations), sans augmentation réelle des investissements physiques qu’elles représentent. On peut établir un schéma simplifié d’entreprises dont les travailleurs fabriquent des produits (consommables) et des outillages (destinés à augmenter la productivité). Les consommateurs (qui sont les travailleurs et les retraités) achètent avec leurs salaires ou leurs retraites (prises sur les salaires) les produits consommables. Les investisseurs achètent (avec les intérêts et les dividendes qu’ils ont touchés) les outillages et les biens d’équipements constituant l’augmentation du capital. La croissance de la production demande une création monétaire pour que les prix ne varient pas. Si la création monétaire est excessive, elle produit de l’inflation. Il peut y avoir une inflation des produits financiers sans inflation des biens consommables.
|
Les flux de monnaie des entreprises comprennent les postes suivants :
dépenses = salaires + retraites + intérêts + dividendes
recettes = achats par la clientèle + investissements
création monétaire
|
Le total de ces flux (création monétaire + recettes - dépenses ) n’est
pas nul, mais il est égal à l’augmentation de la trésorerie des entreprises, nécessaire pour accompagner la croissance de la production. Il est nul dans le cas de la croissance zéro, où intérêts, dividendes et investissements sont nuls ; les achats sont égaux à la somme des salaires et retraites. Un équilibre économique sans chômage est réalisé.
Pour augmenter les investissements, il faut épargner sur les produits consommables, et diminuer leur production. Il n’y a pas d’inconvénient à ce que les investissements soient plus grands que le total des intérêts et dividendes (les salaires et les retraites peuvent y contribuer sans empêcher l’équilibre des recettes et des dépenses des entreprises). Mais si les investissements sont plus petits, l’équilibre est rompu, parce que les intérêts et dividendes ne servent pas à acheter des produits consommables, et partent dans la bulle financière.
« Personne ne paraît s’inquiéter de ce que les flux monétaires essentiellement spéculatifs entre pays puissent être actuellement trente quatre fois plus élevés que ceux correspondant aux transactions sur les biens et services. En outre ce rapport augmente rapidement : il est passé de 12 en 1980 à 23 en 1986 et à 34 en 1989 » [12].
« Quand la Bourse monte vite du fait d’une baisse des taux d’intérêts, d’une hausse des profits, d’une croissance forte, un emballement peut se produire. Les opérateurs professionnels agissent très tôt sur la base des informations auxquelles ils ont accès, puis arrive la masse des petits épargnants attirés par l’argent facile. Cela donne un coup de fouet supplémentaire à la hausse.
Acheter trop cher importe peu si on revend plus cher encore. Plus le phénomène se prolonge, plus le risque d’un effondrement s’accroît (la bulle crève). Certains opérateurs se retirent, les plus avisés suivent. Quand la masse réagit, il est trop tard » [13].
« Entre 1921 et la crise de 1929, la cote de la Bourse aux Etats-Unis a été multipliée par 6, et l’activité industrielle a augmenté de 30 % seulement. Le prêt à la spéculation était devenu le sport préféré de nombreux établissements financiers » [14].
« Le CAC 40, indice de quarante cotations françaises, a passé la barre des 3000 points, le Dow Jones de Wall Street en est à 8000. Les actions achetées à New York en février 1995 valent aujourd’hui le double. Si 1000 francs ont été investis à la Bourse de Paris au début de l’année, ils en valent aujourd’hui 1300. Les économistes ont toutes sortes d’explications pour justifier cet optimisme invraisemblable, dans un monde où la misère fait tant de progrès » [15].
« Dans les années 1989-1990, tout a concouru pour faire des sicav monétaires des espèces de produits « miracle » : leur liquidité, leur fiscalité et leur rentabilité annuelle anormalement élevée à cause de taux courts supérieurs aux taux longs. En fait elles ont « cannibalisé » deux circuits financiers. Le circuit bancaire parce que les entreprises et les particuliers ont transféré une partie de leurs dépôts à vue non rémunérés vers les fonds monétaires. Et le circuit boursier que de nombreux particuliers ont préféré quitter pour s’assurer une rentabilité certaine proche de 10 % » [16].
Quand la Bourse monte de 50 %, alors que le taux d’inflation est de 3 % et le taux de croissance de 2 %, la prospérité est illusoire. L’argent qui arrive à la Bourse n’est pas investi dans l’industrie. Il gonfle une bulle financière, et comme il est soustrait à la consommation, il engendre le chômage.
« Depuis le début des années 80, le pouvoir d’achat des ouvriers a diminué par rapport à celui des cadres supérieurs. Ce dont les entreprises ont besoin, c’est avant tout de clients. Beaucoup d’entre elles ont de l’argent et n’investissent guère. Elles préfèrent les placements financiers. Pendant ce temps, les besoins des catégories moyennes et modestes demeurent insatisfaits. Nous manquons de création monétaire depuis trop longtemps. Entre 1959 et 1972, la masse monétaire a augmenté en moyenne de 5,6 % par an en termes réels, et le PIB (produit intérieur brut) en a fait autant. De 1973 à 1996, la masse monétaire ne progresse plus que de 0,4 % par an. Le PIB a moins ralenti, mais sa progression n’est plus que de 2 % par an. De tels rythmes font disparaître des emplois » [17].
On peut étudier ce mécanisme sur le cas d’une Société (fictive) d’Investissement et de Placement qui propose de verser à ses souscripteurs un intérêt supérieur de 2 points au rendement moyen des actions et obligations de son portefeuille. Cela attire de nombreux souscripteurs. Chaque année, la société reçoit une somme totale Z = 10, qui s’ajoute au montant S des souscriptions. Les souscripteurs reçoivent un intérêt légal à 0,10 $. Il reste à la société un résidu R avec lequel elle achète des actions et des obligations qui lui rapportent des dividendes égaux à 0,08 R. Ceux-ci couvrent une partie des intérêts payés aux souscripteurs. Après 18 ans les souscripteurs continuent à arriver régulièrement, mais la bulle financière R a fini de grossir et commence à se rétrécir. Si le directeur était malhonnête, il partirait à ce moment avec la caisse. Mais il est honnête comme tous les banquiers. La bulle financière a une durée de vie de 30 ans, après quoi on ne peut plus payer les intérêts promis.
La société se dissout, sans qu’on puisse incriminer le directeur, car il n’a retiré aucun bénéfice personnel. On pourrait lui reprocher d’avoir favorisé la première souscription qui a été remboursée trois fois, contre la dernière dont a remboursé seulement le dixième. Mais il est probable que les premiers souscripteurs sont aussi les suivants, car vu les résultats favorables, ils réinvestissent aussitôt les sommes qu’ils touchent. Dans l’ensemble, les souscripteurs ont touché exactement les mêmes revenus que s’ils avaient acheté directement les actions et les obligations. On leur a rendu intégralement les sommes souscrites.
Dividendes
Le genre d’opération décrit ci-dessus n’est pas réservé à une société financière (fictive). Il peut être pratiqué par toute société qui émet des actions et qui distribue des dividendes surévalués pour attirer des souscripteurs. Mais dans ce cas, la société ne s’effondrera pas, sauf comme conséquence du chômage généralisé. La bulle financière favorise la rétribution excessive du capital, et pousse les entreprises à la faillite en réduisant le pouvoir d’achat des consommateurs. L’inconvénient n’est pas de donner à un morceau de papier une valeur exagérée, mais c’est de mobiliser de la monnaie pour faire commerce de ces papiers, alors que cette monnaie manque au pouvoir d’achat des consommateurs.
La croissance de la production est produite par une augmentation du capital réel. En admettant que celle-ci provienne d’une augmentation de productivité (et non d’une augmentation démographique), elle est donnée par la formule établie plus haut.
s = p (a y / K)
Le taux d’investissement est a peu près cinq fois le taux de croissance. Par exemple si le taux de croissance est de 2,5 %, le taux d’investissement réel est de 12,5 % du PIB. Si la rétribution du capital est plus grande, tout ce qui dépasse l’investissement part dans la bulle financière. En 1993, il y a eu une récession économique, alors qu’un « vent d’optimisme a soufflé sur presque toutes les places financières internationales » [18].
La progression a été à Hongkong de 116 %, à Paris de 21 %, à Londres de 20,5 %, à Tokyo de 2, 9 %, à Francfort de 46,7 % et à Wall Street de 14 %.
« Le paradoxe des années 80 et 90 est la bonne santé des places financières alors que l’économie va mal » [19]. Pourquoi la croissance n’est-elle pas plus forte, alors que les sommes à investir sont importantes ?
La valeur en bourse d’une action ne dépend pas de sa valeur d’émission, mais du revenu qu’on en attend. Celui-ci est un dividende prélevé sur les paiements effectués par la clientèle. S’il est trop important, il empêche ces sommes de retourner intégralement à la clientèle pour assurer les achats du mois suivant. La prospérité de l’entreprise, de son personnel et de la clientèle demande qu’on diminue les dividendes. Mais les actionnaires sont tentés d’augmenter les dividendes pour augmenter la valeur des actions. Les sommes nécessaires pour échanger celle-ci en Bourse augmentent en même temps, et ne sont plus affectées à des investissements en biens réels.
La formule de Stuart-Mill s’écrit M V = P T
avecMMasse MonétaireV, Vitesse de circulation de la monnaie,
PNiveau des Prix, T Volume des transactions.
On peut appliquer cette formule séparément aux biens de consommation et aux produits financiers. La masse monétaire M de ces derniers est celle qui est nécessaire pour les transactions boursières. Elle est soustraite à la masse monétaire affectée aux produits consommables. Si pour les produits financiers le terme P T augmente, le terme M V augmente aussi, et le terme M V des consommables diminue. Mais le volume des transactions des consommables diminue aussi, car les chômeurs consomment moins. L’équation de Stuart-Mill peut être satisfaite pour les consommables sans changer les prix. La Banque Centrale ne ressent pas la nécessité d’augmenter la masse monétaire. Il n’y a plus assez de monnaie pour assurer des débouchés aux entreprises.
Un homme intelligent a déclaré que ce n’est pas en baissant les taux d’intérêt (ni les dividendes, ce qui est équivalent selon lui à augmenter la monnaie en circulation) qu’on changera quoi que ce soit au chômage. Mais il faut comprendre qu’une surcharge même légère ajoutée dans un plateau d’une balance détruit l’équilibre. Les revenus de la clientèle doivent équilibrer ses paiements. Si le montant des paiements ne lui est pas restitué intégralement, son pouvoir d’achat se dégrade. Le gonflement de la bulle financière engendre le chômage.
On peut diminuer l’inflation des biens consommables en limitant la création monétaire. Mais pour diminuer l’inflation des produits financiers et le chômage, il faut faire appel à l’altruisme. Il faut répandre l’idée que le moyen de s’enrichir est d’enrichir les autres.
Pourquoi craindrais-je aux mauvais jours quand m’entoure la malice des fourbes, eux qui se fient en leur fortune et qui se glorifient de leur grande richesse ?
Ne crains pas quand un homme s’enrichit, quand s’accroît l’opulence de sa maison ; car, à sa mort, il n’emportera rien, son opulence ne descendra pas derrière lui.
(Psaume 49)
Restaurer le pouvoir d’achat
Les taux d’intérêt pratiqués sont usuraires, et produisent du chômage en diminuant le pouvoir d’achat des consommateurs.
Donne à qui te demande, et ne te détourne pas de celui qui veut t’emprunter.
(Mathieu 5 42)
Mettez-vous en garde contre toute avarice : car lorsque quelqu’un est dans l’abondance,
sa vie ne consiste pas dans ce qui lui appartient
(Luc 12 15)
Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent.
Les pharisiens, amis de l’argent, écoutaient cela et le narguaient
(Luc 16 13)
Il est impossible de faire un travail rémunérateur si on ne dispose pas d’un capital suffisant. Pour mettre le capital (qui est un composé d’outillage et de savoir-faire) à la disposition des travailleurs, deux moyens paraissent voisins, mais diffèrent essentiellement dans leur mode de rémunération. Ce sont la participation et le prêt (les actions et les obligations). La participation est un partage du résultat obtenu en commun. Participer aux gains et aux pertes est légitime, parce que les gains ne sont évalués qu’au vu des résultats obtenus. En cas de difficultés économiques, l’entreprise et son personnel ne risquent pas d’être mis en danger à cause de cela. Cependant les dividendes risquent d’être trop élevés par rapport aux salaires, et de ne pas retourner aux consommateurs, mais plutôt dans la bulle financière.
Il serait normal que les employés d’une société par actions soient considérés comme membres de la société à proportion de leur apport de travail, même s’ils n’apportent pas de capital. Ils ont leur mot à dire à l’assemblée générale, car même s’ils ne touchent pas de dividendes, ils font vivre leur famille. Ils ont un intérêt plus grand que les bailleurs de fonds à la bonne marche de l’entreprise, qui pourrait se transformer peu à peu en une coopérative (artel) où la propriété serait collective [20].
Le prêt est rétribué par l’intérêt qui est une sorte d’impôt forcé et qui transfère en toutes circonstances l’argent du pauvre au riche. Le montant des intérêts est fixé indépendamment des résultats financiers, et en cas de crise, cela peut mettre l’entreprise en faillite et le personnel au chômage. Cependant le prêt est indispensable à l’activité économique. En principe, ceux qui peuvent prêter n’ont pas besoin de travailler, et ceux qui ont besoin de travailler ont besoin de prêts. Le prêt fournit du travail, élève le niveau économique, accroît la liberté, facilite les échanges et le commerce. Prêter les outillages, les bâtiments, les moyens de transport, c’est donner des libertés nécessaires. Le prêt fournit des moyens de paiement indispensables. Les commerçants ont besoin de crédit pour acheter les produits qu’ils revendent ; les artisans en ont besoin pour acheter les outils et les matières premières. Sans le prêt, il n’y a pas de civilisation avancée. Une société dans laquelle l’argent se prête facilement est une société où tout le monde profite des avantages de la richesse. Elle réalise l’idéal du socialisme, mais dans la liberté.
Le prêt fournit au travailleur l’outillage indispensable pour faire fructifier son travail. Celui qui n’a pas un outillage aussi perfectionné que ses concurrents n’a plus qu’à fermer boutique. L’argent n’est pas le but du travail, mais le moyen, pour ceux qui en gagnent, de faire vivre les défavorisés et de leur procurer des ressources. Les prêts, les salaires, les investissements redistribuent la production aux consommateurs, de préférence à ceux qui en ont le plus besoin. Le prêt favorise particulièrement les petites entreprises. Dans un secteur où une grande entreprise ne peut pas s’implanter avec succès, l’initiative individuelle, secondée par un petit capital, peut réussir, à condition de ne pas être écrasée par les charges. Même des activités marginales par rapport à l’ensemble de l’économie sont importantes pour le plein-emploi. Elles utilisent la main d’oeuvre disponible et récupèrent l’habilité inemployée. La création d’emplois fournit des moyens de paiement qui bénéficient à toute l’économie. Des entreprises qui sont au bord de la faillite peuvent se maintenir grâce à des prêts gratuits, et conserver des emplois au lieu de licencier.
L’endettement économique est normal. Il ne fait que traduire la nécessité du prêt. C’est une marque de santé économique. Le désendettement diminue le capital, la quantité de monnaie en circulation, et contribue à la crise. Les charges trop lourdes qui pèsent sur les entreprises ne proviennent pas des prêts mais des intérêts. L’augmentation des taux d’intérêt entraîne des faillites. On prétend assainir l’économie en supprimant les entreprises non compétitives. Mais les faillites entraînent le chômage et une destruction du capital d’entreprise, ce qui est une perte sèche. Quand l’endettement se fait par accroissement de la monnaie temporaire, la part relative des intérêts dans la masse totale du PIB (Produit Intérieur Brut) augmente sans cesse. Elle en absorbe une fraction non négligeable qui autrement serait affectée à la consommation directe. Elle détruit l’équilibre des dépenses et des recettes des entreprises. Des taux d’intérêt d’investir fournissent une épargne excessive et dissuadent les entreprises d’avenir. Au lieu de faire de l’inflation pour supprimer le chômage, il vaut mieux diminuer les intérêts. Tant qu’ils sont supérieurs à l’inflation, on peut les diminuer.
Une banque qui emprunte 100 francs à 7 % et qui prête 400 à 10 % perçoit 40 francs d’intérêts.
Le prêt entraîne une création de monnaie temporaire qui est détruite au moment du remboursement, mais les 40 francs d’intérêt ne sont pas détruits, et demeurent la propriété des bénéficiaires. Si ces derniers consomment une partie de ces intérêts, cela augmente les prix plutôt que les quantités consommées. Parmi les entreprises diversement prospères, les uns s’endettent et les autres se désendettent, ce qui en temps normal fait une moyenne. En période de récession, personne ne veut plus s’endetter, mais ceux qui le peuvent continuent à se désendetter, ce qui dégonfle la masse monétaire, et accélère la récession.
A ce moment, c’est une erreur de maintenir des taux d’intérêts élevés par crainte de l’inflation. Il est paradoxal que les financiers cherchent à éviter l’inflation en augmentant les taux, ce qui n’a qu’un effet à court terme, alors que l’effet inverse se produit à long terme. Les banques sont mal disposées à diminuer le taux de l’intérêt. Elles préfèrent diminuer la masse monétaire en faisant moins de prêts, et en élevant les taux d’intérêt. Malgré les regroupements des banques, le nombre de celles-ci a augmenté d’une façon anormale. Quand un commerce fait faillite, une banque ouvre dans le même local. Sur certaines places des villes, tous les immeubles d’angle sont occupés par des banques. L’activité la plus prospère est celle des banques, jusqu’au moment où elles tuent l’activité économique qui les fait vivre.
Le prêt n’est pas destiné à appauvrir les autres en suscitant la guerre économique. Il doit aider les entreprises en difficulté, profiter à l’emprunteur plus qu’au prêteur, sinon il est détourné de son but, et devient immoral. Le bien commun consiste à enrichir les autres. La prospérité de tous est la prospérité de chacun. La faillite est la mort de l’entreprise. La faillite des autres m’affecte. « Ne me demande pas pour qui sonne le glas, car il sonne pour toi » [21]. Utiliser mes profits pour tuer mes concurrents est une monstruosité sociale, c’est tuer les clients de mes clients, et à terme, me suicider. La guerre économique est une politique à courte vue.
L’usure
Le vrai nom de l’intérêt du prêt, c’est l’usure. Ce mot a trois sens :
- le sens propre vient du fait que l’objet qu’on prête s’use par l’usage qu’on en fait. Par exemple, si on loue une voiture, outre la consommation d’essence et d’huile, il y a une usure des freins, des pneus, et de toutes les pièces qui sont à vérifier au cours d’une révision.
- le sens étendu désigne la compensation légitime que l’emprunteur paie pour avoir usé la voiture. Dans le cas du prêt d’argent, il y a une usure légitime correspondant à l’inflation.
- le sens courant est la compensation illégitime exigée pour le prêt d’un objet qui ne s’use pas ou qui, étant consommé par l’usage (comme un sac de blé), doit être remplacé par un autre équivalent. Si on prête une liasse de billets de banque, cette liasse disparaît quand elle est utilisée, et on ne peut rendre qu’une autre liasse de même valeur. Les théologiens ont appelé cette dernière opération prêt à la consommation, parce que l’objet prêté est consommé par l’usage. Les économistes modernes ont compris à tort que le prêt à la consommation était celui qui était utilisé pour se procurer de la nourriture. Ils en ont conclu que le prêt d’argent, utilisé pour acheter un outillage de production, n’est pas un prêt à la consommation. Cette fausse interprétation vicie les raisonnements. La limite de l’usure légitime est le taux d’inflation, qui est en France de l’ordre de 2 %. On considère cependant comme normaux les taux qui engendrent la crise.
|
Nature du prêt
|
Taux moyen
|
Seuil de l’usure légale
|
|
Crédit aux particuliers. Prêts inférieurs à 10.000 francs
|
19,70 %
|
26,27 %
|
|
Découverts
|
16,56 %
|
22,07 %
|
|
Prêts supérieurs à 10.000 francs
|
15,15 %
|
20,20 %
|
|
Crédits immobiliers à taux fixe
|
11,61 %
|
15,48 %
|
|
Crédits aux entreprises. Découverts
|
14,01 %
|
18,68 %
|
|
Vente à tempérament
|
14,04 %
|
18,72 %
|
|
Prêts supérieurs à 2 ans à taux fixe
|
16,06 %
|
16,08 %
|
Source : Revue Capital, avril 1993
La société AFER (Association Française d’Epargne et de Retraite, Paris) prospecte des clients en leur écrivant : « Si vous, Monsieur, aviez versé 100.000 francs en 1977, vous auriez eu, aujourd’hui (mars 1991), un capital garanti et disponible de 449.319 francs nets d’impôts et hors droits de succession. Les rendements de cette opération sont détaillés comme suit :
|
1977
|
10,31 %
|
|
1981
|
14,01 %
|
|
1985
|
12,62 %
|
|
1989
|
10,14 %
|
|
1978
|
11,08 %
|
|
1982
|
15,33 %
|
|
1986
|
12,04 %
|
|
1990
|
9,74 %
|
|
1979
|
11,48 %
|
|
1983
|
16,68 %
|
|
1987
|
10,88 %
|
|
1991
|
9,76 %
|
|
1980
|
13,08 %
|
|
1984
|
13,52 %
|
|
1988
|
10,58 %
|
|
|
|
Donc sans travail, sans souci, sans risque, j’aurais pu multiplier par 4 mon capital en 14 ans, pendant lesquels a régné un taux de croissance moyen de 2,5 %, correspondant à une multiplication du capital par le facteur 1,4. Mon enrichissement serait venu de la mise en faillite de nombreuses entreprises, le taux de chômage étant passé de 4 % à 10 %.
Comme contre-exemple, aux Etats-Unis, le taux d’escompte est passé de 9 % à 3 % en un an, et l’économie est repartie.
En Suisse, les banques ont reçu du monde entier des dépôts non rétribués. Cela leur a permis de financer des travaux à des taux d’intérêt très bas. La conséquence a été une économie prospère sans chômage ni inflation.
L’offre et la demande
On parle d’ultralibéralisme. C’est un mot qu’il faut définir. Le libéralisme économique consiste à fixer par la loi de l’offre et de la demande les prix et les quantités des produits échangés dans des marchés libres. Ce système améliore la répartition des biens, à condition de satisfaire à des règles : certains trafics sont interdits (esclaves) ou réglementés (drogues, produits pharmaceutiques), et tous les trafics doivent respecter l’honnêteté des transactions. Il faut en outre que les biens échangés soient productibles et reproductibles. Un objet comme un tableau de Van Gogh n’est pas reproductible. Le modèle de base de l’économie classique comprend des biens productibles et reproductibles. Un bien productible est un bien qui peut être produit par du travail humain avec l’aide d’autres biens productibles. Un bien reproductible, selon Ricardo, est un bien qu’on puisse multiplier autant qu’il est nécessaire, et dont la production est encouragée par une concurrence libre de toute entrave. Pour de tels biens, la loi de l’offre et de la demande détermine à la fois les prix et les quantités achetés, adapte les quantités produites aux besoins, et ajuste le prix de vente sur le prix de revient.
Le fait que le prix de revient commande l’activité du marché permet à celui-ci d’améliorer la répartition des biens. Le mécanisme de l’offre et de la demande ne permet pas de fixer un juste prix pour un bien non reproductible. Les disettes engendrent les accaparements et le marché noir. La rareté des biens favorise la spéculation. Le trafic des biens non reproductibles favorise les arnaques. C’est ce qui se produit dans le cas de la monnaie, dont la valeur vient de ce que personne n’a le droit d’en fabriquer, sauf les banques dont la production est étroitement réglementée. Le prix de vente de la monnaie, c’est le taux de l’intérêt, dont le juste montant ne peut pas être déterminé par la loi de l’offre et de la demande. La preuve en est qu’on constate parfois des taux d’intérêt aberrants, tels que 10 % par mois.
« Le niveau globalement positif en termes réels des taux d’intérêt s’est généralisé au début des années 80. Mais chaque jour leur niveau nominal change, au grand dam des investisseurs qui suivent heure par heure leurs tendances versatiles » [22].
Il est significatif que l’Etat soit obligé de définir légalement un taux maximum. Pour les autres marchandises, et sauf circonstances exceptionnelles, on n’a pas besoin de définir un prix maximum, ce qui contredirait l’effet stabilisant du marché libre. Il ne faut pas compter sur la loi de l’offre et de la demande pour déterminer un juste taux d’intérêt. La façon de connaître la limite de l’usure est de diminuer les taux d’intérêt jusqu’à ce que le chômage se résorbe.
L’ultralibéralisme consiste dans l’oubli de cette condition. Pour que les agents économiques acceptent cela et le fassent volontairement, en dehors d’un régime politique dictatorial, il faut mener une campagne d’information au public.
Conclusion
Pour supprimer le chômage, il faut diminuer les taux d’intérêt tant qu’ils dépassent le taux d’inflation. C’est le seul moyen efficace. On objecte que si les taux sont trop faibles, on ne trouvera pas assez de prêteurs. Mais les petits épargnants mettent leur argent à la banque même si on ne leur sert aucun intérêt. Ils désirent surtout se protéger contre l’inflation. Ce qu’ils recherchent, c’est une retraite qui leur garantissent un revenu assuré jusqu’à la fin de leurs jours. Pour cela, un viager est bien préférable à un placement comportant un intérêt usuraire. Un viager peut être reporté sur plusieurs têtes : conjoint survivant, enfant handicapé.
Ce sont les sociétés d’investissement qui proposent des taux élevés pour attirer des capitaux. Sans cette spéculation, l’économie se porterait mieux. Une telle réforme ne doit pas se faire par voie autoritaire, mais en comptant sur l’intelligence et la moralité des citoyens. L’obstacle le plus important, c’est que presque personne ne voit cette solution, et que ceux qui l’aperçoivent ont eux-mêmes placé de l’argent dont ils ne voudraient pas laisser diminuer le rendement. Mais vaut-il mieux toucher 8 % dans une économie en ruine que 2 % dans une économie prospère ? Si nous ne résolvons pas chez nous le problème du chômage, quelle aide pouvons-nous apporter aux pays en voie de développement ? Quelle aide pouvons-nous attendre de l’Europe si nous multiplions les problèmes d’un pays par ceux de tous les autres ?
Histoire
Dans l’Antiquité, l’usure était pratiquée couramment. Les témoignages de Salluste, Horace et Plutarque décrivent la révolution agricole qui s’est produite quand les petits propriétaires ont été ruinés par l’usure, à la suite des conquêtes romaines qui avaient développé l’esclavage.
« Grâce à la main-d’oeuvre servile, la grande propriété reçoit une impulsion nouvelle. Le petit propriétaire subit un drame douloureux aux actes multiples qui, de chute en chute, finira par le précipiter dans la masse du prolétariat urbain. Parfois il vend à vil prix son domaine. Les plus vaillants acceptent la lutte. Pour sauver leurs champs, ils empruntent. Dès ce jour ils sont perdus. Le taux très élevé de la dette (10 %) et la pratique de l’usure ne leur permettent pas de se libérer. Mais la terre est là qui sert de gage à la dette. Le créancier s’en empare, et par ce procédé encore, la grande prospérité s’augmente d’autant » [23]..
Au Moyen Age, on n’imaginait pas la possibilité d’un prêt sans usure, et on ne prêtait pas. L’économie stagnait, la pauvreté restait le sort commun. Au temps de Saint Vincent de Paul, il y avait à Paris 40.000 mendiants. On voulait les enfermer pour ne plus les voir. La réhabilitation du prêt a inauguré l’économie moderne qui s’est développée de façon exponentielle, grâce à l’essor de l’activité industrielle, malgré une usure croissante.
Le profit ne doit pas aller aux riches plutôt qu’aux pauvres. Le but de l’économie est au contraire de répartir le mieux possible la richesse entre les hommes. La critique de l’appropriation du profit par les riches a été faite il y a un siècle et demi par les socialistes. Marx appelait plus-value et Proudhon aubaine, l’opération que nous faisons quand nous retirons de notre argent un profit de 9,60 % par exemple, supérieur au taux d’inflation.
« La société se dévore :
1° par la suppression violente et périodique des travailleurs (licenciements) ;
2° - par la retenue (l’aubaine) que la propriété exerce sur la consommation du producteur... Le peuple des travailleurs ne peut acheter ni les étoffes qu’il tisse, ni les meubles qu’il fabrique, ni les métaux qu’il forge... Telle est l’aubaine perçue par le capitaliste, telle sera la fréquence et l’intensité des crises commerciales. Voulez-vous connaître la marche d’une société ? Informez-vous de la masse des capitaux portant intérêt, et du taux légal de cet intérêt. Le cours des événements ne sera plus qu’une série de culbutes, dont le nombre et le fracas seront en raison de l’action des capitaux... La propriété est impossible, parce qu’on vend au travailleur le produit plus cher qu’on ne lui paye »[24].
Ces prophéties ont reçu confirmation par les crises économiques décennales observées depuis 1830 [25]. Mais la lutte des classes, la dictature du prolétariat, la mort des possédants n’ont pas résolu le problème social né de l’usure et de l’intérêt du prêt.
Les usuriers dépouillent les hommes en prétendant les servir. La source de toute richesse disparaît quand les travailleurs s’appauvrissent. Les changements intervenus depuis Proudhon n’empêchent pas les mêmes causes de produire les mêmes effets. « La grande production de masse, qui procure au capitalisme industriel ses revenus, n’est possible que si elle trouve en face d’elle une consommation de masse, c’est-à-dire un pouvoir d’achat correspondant à ses prix de vente. Or le capital retire à la masse des salariés et des paysans une part constitutive du prix de vente (intérêt, profit, plus-value, usure). Il est donc fatal que des destructions constantes de capitaux et des crises économiques périodiques, sous leurs différents aspects matériel, financier, monétaire, ajustent l’offre à la demande » [26].Ce texte peut être considéré comme une prophétie qui a prédit 30 ans à l’avance, en pleine période glorieuse, la crise de 1993.
L’usure a été sévèrement interdite par les religions monothéistes. Mais à la suite de l’évolution historique, les prédicateurs ont abandonné la tradition judaïque et chrétienne, comme il ressort du texte suivant : « Nous aurons une récompense si nous aimons ceux qui ne nous aiment pas. Un cas concret de cette charité bienfaisante : le prêt. Tantôt le prêt pur et simple, tantôt le prêt à intérêt. Il y a une discussion millénaire sur le prêt. Maintenant le prêt est une opération bancaire légitime. En donnant de l’argent, vous donnez une possibilité de travail, et donc le prêt peut porter des intérêts. Dans l’Antiquité, voyez surtout Aristote, et puis St Thomas d’Aquin, l’argent est stérile. Comme dit Aristote, l’argent ne fait pas de petits. Donc, si vous prêtez, exigez au maximum qu’on vous rende ce que vous avez prêté, mais pas un centime de plus, puisque l’argent est stérile. Les conditions modernes de capital et de travail sont tout à fait autres. Mais toute la Bible est contre le prêt à intérêt, étant donné que c’était un acte de miséricorde et non pas une opération commerciale. Toujours est-il que les païens prêtent en espérant être remboursés, littéralement afin de recevoir l’équivalent du capital prêté. On rentre dans ses débours. Les chrétiens, eux, exécuteront ce service traditionnel de l’amour du prochain de la façon la plus gratuite et désintéressée, en acceptant de ne jamais recevoir leur dû. Cela s’appelle en bon français prêter à fonds perdus ».
Ce raisonnement confond l’aumône et le prêt. La confusion est facilitée par l’infidélité de la traduction. Il y a un demi siècle, il était interdit aux catholiques de lire la Bible qui était inscrite à l’Index des livres défendus. Cela favorisait la diffusion des contresens. Le verset Luc 6 34 de la Vulgate contient le verbe foenere qui signifie prêter à intérêt. Le texte grec contient le verbe daneizô qui signifie aussi prêter de l’argent à intérêt. Mais le mot intérêt n’apparaît pas dans la traduction française de la Bible de Jérusalem.
· Si mutuum dederitis his, a quibus speratis recipere ; qua gratia est vobis ?
Si vous prêtez quand vous êtes sûrs qu’on vous rendra, quelle reconnaissance pouvez vous attendre ?
· Nam et peccatores peccatoribus foenerantur, ut recipiant aequalia.
Même des pêcheurs prêtent aux pêcheurs pour qu’on leur rendre l’équivalent.
· Benefacite, et mutuum date, nihil inde sperantes.
Au contraire, faîtes du bien et prêtez sans rien espérer en retour.
· Et erit merces vestra multa, et erit filii Altissimi, quia ipse benignus est super ingratos et malos.
Alors votre récompense sera grande, et vous serez les fils du Dieu Très-Haut, car il est bon, lui, pour les ingrats et les méchants.
La distinction entre oeuvre de miséricorde et opération bancaire était aussi valable dans l’antiquité que maintenant. On parle de banques dans l’Evangile (Matthieu 25 27). Le commerce a toujours eu besoin de prêt d’argent. Si l’intérêt était interdit autrefois, il l’est toujours aujourd’hui.
Les chrétiens ont toujours pratiqué le précepte de faire l’aumône, mais jamais de façon généralisée le précepte du prêt gratuit non usuraire. « Avec quelques hésitations, les pays catholiques et luthériens suivent le mouvement (d’acceptation du prêt à intérêt, inauguré par les pays calvinistes), puis s’engagent à fond. Les premiers ont mêmes une tendance, au XIX e siècle, à passer d’un excès à l’autre, religion et finance liant un peu trop leur sort. En 1891, l’encyclique Rerum Novarum du pape Léon XIII exprimera la recherche d’un juste milieu. Les papes suivants apporteront quelque lumière sur la doctrine sociale de l’Eglise catholique : la propriété privée constitue un droit naturel, mais selon la formule lancée par Jean-Paul II, elle est grevée d’une hypothèse sociale : parmi les diverses façons de gérer un patrimoine , aucune n’est rejetée à priori ; en particulier le prêt à intérêt ne fait l’objet d’aucune discrimination ; les professions financières sont aussi respectables que les autres, mais elles devraient peser plus attentivement la portée morale de leurs actes. Le catholicisme social rejoint aussi le protestantisme social et plus généralement l’humanisme social. Ils s’expriment, de temps à autre, par de grands voeux pieux, telle la mise en place d’un capitalisme populaire. Plus concrètement, dans la vie courante, ils suscitent d’innombrables interventions publiques à tous les stades de la formation, de la circulation et de la conservation de l’épargne » [27]. Le Catéchisme de l’Eglise Catholique paru en 1993 ne comporte dans son index thématique ni le mot prêt, ni le mot intérêt, ni le mot usure. On ne peut pas empêcher les pêcheurs de chercher un profit usuraire. Mais les chrétiens qui sont le sel de la terre ne doivent pas faire la même chose pour l’amour de l’argent.
Le prêt gratuit selon Mgr d’Astros
(Action pastorale et problèmes sociaux sous la monarchie de juillet chez Mgr d’Astros, archevêque de
Toulouse, censeur de Lamennais, par Paul Droulers, Vrin 1954)
Le régime de Juillet ne marque pas seulement une évolution politique en France. Le développement industriel, la construction des chemins de fer, les problèmes de circulation des richesses préoccupent la bourgeoisie. C’est vraiment après 1840 que s’organise la grande transformation économique. En même temps un fait commence à émouvoir le public et le Gouvernement, celui de la misérable condition à laquelle est réduite la classe ouvrière nouvelle, celui du paupérisme comme l’on dit alors : cette paradoxale et cruelle rançon de l’accroissement de la prospérité économique et de l’accroissement de la richesse générale apportés par l’expansion de l’industrie et son perfectionnement par les progrès du capitalisme peu à peu en train de s ’épanouir. On s’aperçoit que la réalité humaine n’est pas entièrement en accord avec les vues optimistes de l’école libérale classique. M. Joseph Hours peut écrire que, de 1830 à 1840, peu à peu l’attention se tourna vers la question ouvrière et, en quelques années, elle passa au premier rang de l’actualité.
L’aumône
Mgr d’Astros dans son mandement de Carême de 1841 traite du devoir chrétien de l’Aumône. Il la cite à côté de la foi, de la patience, de la douceur, de la prière, du jeûne, mettant davantage en relief sa valeur spirituelle pour le donateur que le profit temporel de celui qui la recevait, suivant en cela les grands sermonnaires de l’Ancien Régime, tels que Bossuet. Il est permis d’améliorer son état, mais à certaines conditions... pourvu que vous apportiez à ce soin une modération chrétienne, que vous évitiez le reproche d’Isaîe aux riches habitants d’Israël : « Malheur à vous qui ajoutez maison à maison, qui joignez champ à champ, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de place pour rester seuls propriétaires au milieu du pays » (Isaïe 5 8). Il estime démesuré l’accroissement de grosses fortunes capitalistes, la concentration excessive de la propriété, la formation d’un vaste prolétariat dont les membres, misérables, ne possèdent rien. Mais l’archevêque ne semble pas s’être rendu compte que le développement de l’économie capitaliste prenait des proportions telles qu’on arrivait à une transformation spécifique de la structure sociale, d’une autre nature que jadis. C’est pourquoi il pouvait croire qu’il suffirait du même moyen qu’autrefois, l’aumône, pour pallier l’accroissement des maux qu’il apercevait.
Le prêt à intérêt
En 1842, Mgr d’Astros prit position contre le prêt à intérêt. Depuis le XIII e siècle au moins l’enseignement commun de l’Eglise (théologiens, canonistes, Papes et Conciles) incluait, dans la condamnation de l’usure, le prêt à intérêt, en général, pris en soi, et il n’admettait la perception d’un intérêt, en plus du principal prêté, qu’en vertu de titres extrinsèques au prêt même (dommages ou risques pour le prêteur). En France, l’Eglise et même la législation civile étaient demeurées intransigeantes jusqu’à la Révolution, en dépit des instances de certains économistes philosophes (comme Turgot qui voulait la liberté absolue du prêt, et s’opposait même à toute limitation légale du taux). A partir de 1830, l’adoucissement de la conduite des confesseurs causa plus de gêne que de satisfaction à la majorité du clergé français. Une polémique active se développa entre 1830 et 1840. On en arriva à considérer la question du prêt à intérêt comme une opinion libre dans l’Eglise. A partir de 1850 on assura que cette question « ne faisait plus difficulté chez les juristes et les théologiens, mais qu’elle était à nouveau posée par les Socialistes ». On peut admettre que l’archevêque ait été plus frappé par les ravages que l’usure exerçait dans les villes et les campagnes de son diocèse, que par les conditions de l’économie nouvelle, peu développée encore dans sa région, et que cela ait contribué à le maintenir dans ses anciennes positions doctrinales. Cette disposition tendait à couper le christianisme du contact avec le monde réel, et donc à toute action sur lui.
Le prêt charitable
Les établissements de prêt sur gage ou Monts-de-Piété avaient été supprimés sous la Révolution, puis, devant les abus croissants de l’usure, réorganisés au début du XX e siècle sous l’impulsion de l’Etat et avec son contrôle. Un décret de 1804 stipule qu’aucune maison de prêt sur gage ne pourra être établie sinon au profit des pauvres, et avec l’autorisation du Gouvernement. La création des Monts-de-Piété, due aux Franciscains, remonte au XIV e siècle ; les papes approuvèrent, mais les théologiens furent toujours d’avis contraires, et dans la France de XVIII e siècle, l’opinion était partagée. Les ravages de l’usure se développaient à des taux atteignant 10 % par mois. On écrit au préfet en 1818 : « Il est de notoriété publique qu’on emprunte plus de 600 000 fris sur gage et que le moindre taux est de 50 % par an ; les plaintes portées à la police, aux juges de paix, au tribunal de police correctionnelle, le prouvent si évidemment qu’il est permis de considérer cette vérité comme démontrée ».
La Société de prêt charitable et gratuit est une société anonyme qui a pour but de venir au secours des personnes indigentes ou mal aisées, fondée sous le patronage du précédent archevêque de Toulouse, et à laquelle Mgr d’Astros a continué la sollicitude que lui avait prodiguée son prédécesseur. « La classe indigente est à la merci d’une odieuse rapacité qui prélève jusqu’à 10 % par mois et finit par dépouiller de son vestiaire même le malheureux. Le but de l’association est de soustraire les victimes à l’usure qui dévore la classe inférieure ». Elle a un capital de 100 actions de 500 francs qui ne portent aucun intérêt et dont le remboursement ne peut être exigé avant 10 ans. Le prêt se fait après une enquête de moralité, sur des sommes inférieures d’un quart à la valeur du gage, et ne peuvent dépasser 300 francs. Le délai est de trois mois, renouvelable une fois, après quoi les gages sont mis en vente, et toute la valeur en excédent remise aux déposants.
Ces statuts et règlements sont calqués sur ceux de la Confrérie du Prêt charitable de Montpellier qui remonte à 1674. Il existait en France six établissements de Prêt gratuit. Le papier à lettre portait en exergue le texte de Saint Luc (6 35) Nutum date, Nil Inde spartes, texte fameux dans l’histoire de la controverse théologique et qui était utilisé par les adversaires du prêt à intérêt, à la faveur d’une exégèse inexacte. Les statuts furent approuvés par Ordonnance royale en 1828. Dès l’année suivante, l’oeuvre prêta 19.291 frs à 408 personnes. Les administrateurs, en présence du bien réalisé, sentirent bientôt le besoin d’accroître les moyens financiers dont ils disposaient. On tenta d’intéresser davantage la municipalité, mais la démarche ne paraît pas avoir obtenu de grands résultats. On invita les personnes ayant de l’argent inemployé à le mettre en dépôt à l’oeuvre afin d’accroître momentanément ses disponibilités. On accepta l’offre d’une personne charitable de prêter à la Société 30.000 frs sans intérêt. En 1846, à la suite de trois mauvaises années, on ouvrit un compte de crédit de 20.000 frs auprès du receveur-général. Mais on ne parvint jamais à faire augmenter sensiblement le capital de l’oeuvre. Néanmoins on tint à rester inviolablement fidèle au principe de la gratuité absolue.
L’oeuvre dura en dépit des attaques calomnieuses dans la presse. Le chiffre des opérations tripla depuis le début. En 1944, 1169 prêts furent consentis pour une somme totale de 53.798 frs, soit en moyenne environ 46 frs. Mais le Prêt - Gratuit ne parvint pas à se développer, tandis qu’augmentaient les besoins. Le seul appel à la charité désintéressée ne suffit pas (l’expérience le montra) à réunir les capitaux nécessaires au développement d’établissements de grande envergure comme ceux que paraît demander le monde moderne. Un Mont-de-Piété officiel sera établi à Toulouse, à côté du Prêt - Gratuit, en 1867. Il prêtera en retenant un intérêt de 6 % par an. Son activité deviendra beaucoup plus considérable que celle du Prêt - Gratuit.
Conclusion
La controverse sur le prêt à intérêt a porté sur deux problèmes différents, quoique liés entre eux : le prêt charitable fait aux indigents, et le prêt de commerce. Pour compléter le devoir traditionnel de l’aumône, qui a toujours été pratiqué, le prêt gratuit a été fait aux indigents de façon exceptionnelle. Il a rencontré les plus grandes difficultés et n’a jamais pu se développer suffisamment. Le prêt de commerce non usuraire n’a jamais été proposé, et cependant il est plus important que l’aumône pour permettre aux pauvres de travailler, leur éviter de tomber dans l’indigence et empêcher le développement du chômage.
Les entreprises qui ont besoin d’emprunter paient des intérêts prélevés sur le prix de vente de leurs produits. Ces intérêts ne vont pas aux travailleurs qui consomment ces produits. Les salaires aussi sont payés grâce à la vente des produits, de sorte que les travailleurs ne peuvent pas acheter la totalité de la production. Il faut que les intérêts fournissent des salaires à d’autres travailleurs qui produisent les outillages nécessaires à de nouvelles fabrications. Le montant admissible des intérêts a une limite étroitement liée à la croissance . Tout intérêt réel dont le taux dépasse la limite est usuraire, car en empêchant d’écouler la totalité de la production, il crée du chômage. Cette définition de l’usure est différente de la définition légale, mais elle est plus près de la réalité économique. Elle est aussi différente de la définition ancienne (qui considérait comme usuraire tout intérêt positif). Elle tient compte à la fois de l’Evangile et de l’expérience historique du développement économique. Ce ne sont pas des moyens brutaux qui peuvent restaurer l’économie, mais la conviction intime que le taux d’intérêt du prêt, pour être légitime, doit être assez faible pour ne pas produire du chômage.
Jean-François Vernet
[2] : Thierry de Montbrial, La science économique, PUF 1988, page 372.
[3] : René Thorn, Prédire n’est pas expliquer, Eshel 1991.
[4] : d’après Carré, Dubois, Malinvaud, Abrégé de la croissance française, Seuil 1973, page 99.
[5] : Paul Reynaud, Conférence au groupe X - Crise, 23 novembre 1934
[6] : Jean-René Vernes, Un impôt mondial sur le capital, Le Monde 2 février 1993
[7] : Dominique Plihon, L’économie malade de la finance, Alternatives économiques, juin 1993
[8] : Le débat interdit, Monnaie, Europe, Pauvreté, Arléa, mars 1995. :
[9] : L’Itinérant n° 146.
[10] : Jean Girone, Partager ou périr, éditions Ocia, Paris 1943, page 293.
[14] : id. page 81.
[16] : Georges Gallais-Hamonno, Sivac et fonds de placement, les OPCVM en France, collection Que sais-je n° 2654, 1995.
[17] : Jacques Méraud, ancien directeur du CERC, Centre d’étude sur les revenus et les coûts, Le Monde 2 septembre 1997.
[18] : Le Monde, Les marchés financiers en 1993, 4 janvier 1994.
[19] : Olivier Piot, Finance et économie, La fracture, Marabout 1995 page 185.
[20] : Louis Salleron - Six études sur la propriété collective, Le Portulan, 1947.
[21] : Ernest Hemingway, Pour qui sonne le glas.
[22] : Olivier Piot - Finance et économie, La Fracture - Marabout 1995.
[23]. Léon Homo, Nouvelle histoire romaine, Arthème Fayard, 1941
[24] : Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ? 1840.
[25] : Clément Juglar, Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux Etats-Unis, Paris, Guillaumin, 1889 ; Maurice Flamant et Jeanna Singer-Kérel, Crises et récessions économiques, Presses Universitaires de France, 1974.
[26] : J.M. Gatheron, Inspecteur général de l’agriculture, L’usure dévorante, Les éditions ouvrières, Paris 1963.
[27] : Jean Rivoire, l’Epargne, PUF 1981
Documents joints
Accueil du site |
Contact |
Plan du site |
Se connecter |
Statistiques |
visites : 15259
fr
Du spirituel dans l’économie
?

