Prospérité et Partage

Le marché des faux droits ou la duplication monétaire

Chapitre premier

1er 1999 par Les ouvriers

LES MECANISMES DE LA CREATION MONETAIRE

 
Avant la création de la Banque de France en l’an VIII, le droit de battre monnaie était régalien. Entendons par là que seule la Maison de France était autorisée à mettre en circulation des pièces frappées de son sceau. Les banques délivraient alors à leur clientèle, contre dépôt de ces pièces, pour des raisons de commodité et de sécurité, des billets, d’abord nominatifs, puis au porteur. Bien vite, elles s’octroyèrent le droit de prêter plus de billets qu’elles n’avaient de pièces en caisse. Ces billets n’avaient donc pas de contreparties, ils étaient émis ex-nihilo. L’idée en revint à Palmstruck, fondateur de la Banque de Suède en 1656. Aussi, en 1803, la Banque de France se dota du monopole de l’émission de ces billets de Banque en Ile de France, mais ce n’est qu’en 1848, que ce monopole fut étendu sur tout le territoire.
En fait, c’est la Banque d’Angleterre, la soeur aînée, créée en 1694, qui inspira cette mesure à la France. Deux écoles s’opposaient Outre-Manche : les partisans du Banking principle pour qui l’émission de billets étaient une activité bancaire, donc commerciale, et ceux du Currency principle pour qui l’émission de billets constituait une forme moderne de création monétaire et devait être contrôlée par l’Etat. En 1844, Sir Robert Peel fit entériner ce dernier principe par le « Bank Charter Act ». Nous étions ici sous le règne de l’étalon-or. Les billets, émis avec parcimonie par la Banque d’Angleterre ne se déprécièrent pas ou peu, ils conservèrent longtemps leur couverture or, ce qui fit de la Livre Sterling la monnaie de référence internationale jusqu’à la seconde guerre mondiale. Le monopole d’émission de la Banque d’Angleterre ne lui fut cependant acquis définitivement qu’en 1921.
En étendant sur tout le territoire son monopole d’émission des billets, la Banque de France voulait affirmer sa volonté de contrôler la création monétaire. Ainsi, quand une banque accordait un crédit à l’un de ses clients, le volume de son épargne en billets de banque diminuait. Pour se procurer de nouveaux billets, la banque s’adressait à l’une de ses concurrentes ayant des excédents d’épargne. Elle procédait pour cela à l’échange des effets de commerce, lettres de change, créances à terme non échus que lui avait remis sa clientèle commerçante, contre des billets de la Banque de France, retenue faite d’un intérêt déterminé selon la loi de l’offre et de la demande. Il s’agit aujourd’hui du marché libre de l’argent, ou marché interbancaire.
Plus les excédents d’épargne étaient rares, plus l’argent était cher. Il arrivait que, sur le marché, la demande soit trop forte pour l’offre, lorsque les particuliers retiraient leurs épargnes pour le règlement des impôts, par exemple. Les banques se faisaient alors réescompter ( échangeaient à leur tour) leurs créances non échues auprès de la Banque de France. Celle-ci, en acceptant les titres non échus, créait de nouveaux billets, mais elle fixait un taux de réescompte pour limiter la demande de nouvelle monnaie en fonction des possibilités qu’offraient ses réserves d’or.
La Banque de France (BDF), Banque centrale, était privée. Elle comptait 200 actionnaires, ce qui donna naissance, plus tard, à l’image des 200 familles. Nationalisée par deux fois, le 24 juillet 1936 et le 2 décembre 1945, c’est aujourd’hui une société anonyme de droit privé n’ayant qu’un seul actionnaire. Mais les diverses modifications qu’elle a subi depuis, notamment avec la loi de 1993 lui donnant une relative autonomie vis à vis du gouvernement, n’ont pas pour autant éliminé le vice fondamental de notre système monétaire qui autorise toujours la création de faux-droits par duplication monétaire.
 
Parce que la Banque d’Angleterre abusait trop du currency principle qui réglementait strictement l’émission monétaire, certains historiens estiment que la monnaie scripturale est apparue d’abord en Angleterre avant d’apparaître sur le continent. Sans doute les besoins de l’économie ne pouvaient-ils pas se satisfaire du trop peu de billets. Peut-être le réseau bancaire vit-il le moyen de retrouver son indépendance commerciale ? Peu importe, le chèque apparaît en France en 1865. Et avec la monnaie scripturale, le réseau bancaire entrevit très vite la possibilité de ne plus remettre des billets de banque à ses clients venus faire escompter leurs effets de commerce, mais préféra leur ouvrir un compte créditeur. Les chèques circulaient sans que l’encaisse en monnaie centrale, c’est-à-dire les billets de banque, en soit amoindrie. Plus encore, les banques ayant suffisamment de monnaie centrale accordaient des prêts dans les mêmes conditions. Il leur suffisait de connaître quelque peu à l’avance les besoins en monnaie centrale de leur clientèle et de se constituer des réserves de sécurité en conséquence. Elles s’obligeaient, en quelque sorte, à constituer des réserves. Hormis cela, leur pouvoir était absolu. (...)

 

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LES LIMITATIONS DE LA CREATION MONETAIRE
 
Pour limiter ce pouvoir de création monétaire du réseau bancaire, les Banques centrales intervinrent sur le marché monétaire. Cette politique est reconnue, en France, depuis 1938, mais n’est réellement officielle que depuis avril 1966. Elle consiste, pour la Banque centrale, à acheter où à vendre sur le marché monétaire des effets privés ou publics, Bons du Trésor, papiers commerciaux, effets de commerce, de manière à accroître ou à diminuer les ressources des banques. La Banque centrale crée alors de la monnaie en achetant des titres et, inversement, elle la détruit ou réduit en les vendant. L’efficacité de cette mesure peut avoir des effets négatifs. En période d’inflation par exemple, le taux de l’argent sur le marché monétaire peut avoir des niveaux tellement élevés que les autorités monétaires n’épongent que partiellement les liquidités.
 
Aux Etats-Unis, c’est en 1913 que le FED, Réserve Fédérale américaine de droit privé, qui réunissait 12 banques fédérales, fut créé par le Reserv Federal Act (23.12.1913). Celui-ci lui accorda le monopole d’émission du dollar. A sa création, le FED intensifia le système de réserves en monnaie centrale que les banques avaient pris l’habitude de tenir par sécurité, mais il exigea que ces réserves soient portées jusqu’à 100 % de tous les dépôts. Le FED restreignît ainsi très fortement le pouvoir bancaire mais les exigences des consommateurs de crédit lui firent vite desserrer cette norme d’honnêteté garantissant la stabilité du pouvoir d’achat du dollar. Il s’agissait là de la politique dite aujourd’hui des réserves obligatoires - ou de couverture fractionnaire - qui exige que les banques conservent à la Banque centrale un pourcentage variable de leur encaisse en monnaie centrale, non rémunérée, défini par rapport à leurs dépôts. Ces dernières années, ce taux variait aux Etats - Unis entre 8 et 14 %. En France, cette mesure fut introduite par un décret du 9 janvier 1967. Elle est dotée depuis 1985 d’une série de coefficients d’assouplissement qui ne modifie pas profondément le système antérieur. Le système des réserves obligatoires est très diversement interprété selon les gouvernements et les traditions monétaires des Etats. Pour les uns, il a pour effet de stériliser les dépôts. Pour les autres, il associe la Banque centrale à la création de moyens de financement et limite la création monétaire ex nihilo, c’est-à-dire sans contrepartie, en obligeant les banques à  se refinancer  auprès de la Banque centrale. Quand une banque crée de nouveaux moyens de financement ex-nihilo, elle est obligé de reconstituer des réserves à la Banque centrale dans une proportion imposée. Si celle-ci élève son taux de réescompte ou vend des effets sur le marché monétaire interbancaire, la banque commerciale devra renoncer à créer - ou créera moins - de signes monétaires ex-nihilo. 
Le maniement du taux de réescompte, l’intervention sur le marché monétaire et les réserves obligatoires constituent aujourd’hui les trois principaux instruments de régulation de la création monétaire que les autorités monétaires manient plus ou moins simultanément en fonction de la conjoncture internationale et des objectifs économiques nationaux.
Ainsi, si l’instrument favori de la limitation monétaire reste, au Royaume Uni, le réescompte, la Banque de France, depuis 1971, lui préfère les interventions sur le marché monétaire par l’achat ou la prise en pension des effets commerciaux privés ou publics. 
De 1972 à 1984, les autorités monétaires juxtaposèrent des réserves obligatoires supplémentaires aux réserves obligatoires ordinaires. Les crédits destinés à l’exportation, aux économies d’énergie, aux logements sociaux n’y étaient pas assujettis. Par cet encadrement du crédit, on entendait ainsi favoriser certains secteurs porteurs ou conjoncturellement privilégiés.
 
ECONOMIE DE MARCHES FINANCIERS
ET ECONOMIE D’ENDETTEMENT
 
De nos jours, les économies des pays industrialisés sont classées en deux catégories : économie de marchés financiers et économie d’endettement (I et II pour l’OCDE). 
L’économie de marchés financiers, à laquelle se rattachent les Etats-Unis est une économie de finance directe. Dans ce système, c’est par l’émission de titres que les agents économiques collectent directement dans le public leurs moyens de financement. Il importe que les besoins d’investissement soient égaux ou inférieurs à l’épargne réalisée, le niveau d’autofinancement des entreprises doit y être très élevé. Par contre, l’Etat est structurellement endetté et se finance par l’émission de Bons du Trésor. Ainsi, nous remarquerons l’importance du marché obligataire, Bons du Trésor, Obligations Assimilables au Trésor, dans ce type de système, notamment aux Etats-Unis. Sur le marché financier, le taux d’intérêt est le taux d’équilibre des fonds prêtés. La Banque centrale vend et achète des titres sur le marché monétaire mais elle n’est pas prêteur en dernier ressort contraint . Les agents économiques se financent donc sur le marché des capitaux ; C’est ici qu’apparaissent les dangers de ce système, qui, par l’internationalisation des marchés financiers, peut déstabiliser les grands équilibres monétaires en accroissant démesurément les flux financiers spéculatifs au détriment des besoins d’investissement locaux. L’économie de marchés financiers se caractérise par un financement direct. L’appel aux marchés étrangers, une importante dette de l’Etat, des taux d’intérêt d’équilibres et des interventions fréquentes de la Banque centrale sur le marché monétaire interbancaire. 
 
L’économie d’endettement, à laquelle se rattachait davantage la France, est une économie de finance indirecte. Dans ce système, c’est par le crédit que les agents se procurent les moyens de leur financement. Dans ce modèle, les besoins d’investissement sont supérieurs à l’épargne réalisée. Le niveau d’autofinancement des entreprises est faible. Les intermédiaires bancaires ne peuvent pas se limiter à un refinancement sur le marché monétaire. Ils créent alors des signes monétaires « ex nihilo » sous réserve des dispositions réglementaires, en l’occurrence des réserves obligatoires, et font appel au refinancement de la Banque centrale pour réescompter leurs papiers commerciaux, celle-ci étant « prêteur en dernier ressort contraint ». Sur le marché, le taux d’intérêt résulte donc des possibilités de création monétaire qu’accorde la Banque centrale par ses interventions sur le marché monétaire. Ce taux d’intérêt du marché monétaire (TMM) n’est donc plus un taux d’équilibre entre l’offre et la demande de monnaie. Il sert de frein ou d’accélérateur à la création monétaire. C’est ici qu’apparaît le danger de l’économie d’endettement car la Banque centrale doit subir la double contrainte du taux d’intérêt et du volume de création monétaire qu’elle accorde pour poursuivre les objectifs de la politique économique. Les caractéristiques de l’économie d’endettement peuvent se définir par un refinancement indirect, une Banque centrale prêteur contraint, des taux d’intérêt d’intervention et un manque d’autofinancement des entreprises. 
Il faut noter que la France, depuis le rapport Marjolin, Sadrin et Wormser, de 1969, se rapproche de l’économie de marchés financiers. Dans cet esprit, la création monétaire consécutive aux déficits budgétaires (concours de la Banque de France au Trésor) fut réduite dès 1973, elle atteignait une dizaine de milliards de francs, en 1985. En contrepartie, est apparue sur le marché obligataire toute une série de produits financiers, Obligations Assimilables au Trésor (OAT) et Bons du Trésor Négociables (BTN) qui accrurent le montant de la dette publique à hauteur de six mois du Produit Intérieur Brut (cf. Tableau I). La moyenne de la dette publique des pays de l’OCDE atteignait 70 % du PIB en 1995 contre 40 % en 1975. En France, les intérêts de la dette d’Etat couvraient 4,8 % des recettes fiscales en 1980. Ils s’élevaient à 19 % en 1995, soit 72 % de l’impôt sur le revenu des personnes physiques.
 
TABLEAU I : CROISSANCE DE LA DETTE DE L’ETAT
 
 en milliards de francs
Années
Montant de la dette
% du PB
 
Années
Montant de la dette
% du PIB
1975
237,50
16,2
 
1992
2106,67
30,5
1980
418,33
14,9
 
1993
2461,75
34,9
1985
1067,51
22,7
 
1994
2904,52
39,4
1990
1782,38
27,4
 
 
source : Rapport du CES sur l’endettement public
Journal Officiel du 9 avril 1996
 
ELEMENTS DE CRITIQUE
 
Depuis le cours forcé du franc en 1914, et plus encore aujourd’hui, la monnaie ne se définit plus par rapport à une encaisse métallique, or ou argent. A cette conception matérialiste de la monnaie des siècles passés, répond maintenant une conception nominaliste où le règlement est garanti par un simple jeu d’écriture : la monnaie ex nihilo. 
L’économie de marchés financiers, à échelle internationale, présume que les épargnes globales mondiales soient égales ou supérieures aux besoins d’investissement globaux mondiaux. Ici apparaît l’idée d’un équilibre mondial voire d’une globalisation financière régulée par les marchés. En effet, si cet équilibre n’existait pas, on pourrait supposer une création monétaire qui, par un système de péréquation, ne pénaliserait aucun espace économique déterminé. Ceci impliquerait une autorité internationale, fut-elle laissée aux marchés financiers tout d’abord, chargée de réguler cette péréquation de création monétaire dans l’espace afin que la charge inflationniste que cette création pourrait contenir soit diluée dans chaque espace national par des mouvements financiers transnationaux.
 
L’économie d’endettement présume, de son côté, une création monétaire ex nihilo. Si l’on peut excuser le silence de certains auteurs qui, dans leurs travaux, semblent se satisfaire du mode actuel de création monétaire, et ignorer la démarche de Douglas, on ne peut leur pardonner d’oublier les nombreuses critiques qu’émit Jacques Rueff, notamment dans son rapport de 1958, à l’égard de ce mode de création monétaire. Ce dernier ne cessa de dénoncer le caractère inflationniste de la création monétaire ex-nihilo. Ainsi, pensait-il, en créant de la monnaie en contrepartie d’une distribution de crédits, le réseau bancaire transfère un pouvoir d’achat aux bénéficiaires de crédits sans que, simultanément, quelqu’un renonce à un pouvoir d’achat correspondant. Pour Jacques Rueff, cette création de « faux droits » peut donner l’illusion de la prospérité aux bénéficiaires de crédits, mais ce qu’ils reçoivent est nécessairement prélevé sur d’autres. C’est pourquoi l’inflation, la dépréciation monétaire, représente a posteriori une forme d’imposition, c’est-à-dire un transfert forcé de ressources.
Le mode de création monétaire actuel par duplication de faux droits, et sa distribution aux plus offrants, entraînent un nouveau partage de la valeur ajoutée dans lequel l’offre de travail est sous haute surveillance. Le travail est sous la garde tutélaire du capital alors qu’il conviendrait, comme le réclamait P.J. Proudhon, que « le premier, qui a toujours obéit, commande, et que le second, qui a toujours commandé, obéisse » (« Le Peuple », nov.1848).
 
Les ingrédients nécessaires à l’alimentation de cet impôt inflationniste que les flux monétaires ne peuvent chasser nous sont connus, Jacques Rueff les a admirablement analysés :
« Un économiste allemand qui joua quelque rôle sous Hitler, Wagemann, a écrit, dans un livre publié pendant la guerre, que « le travail scientifique le plus important des français, en matière monétaire, était le grand roman de Zola : « L’Argent ». Bien que comme modeste auteur d’une « théorie des phénomènes monétaires », je me sente quelque peu visé, je montrerai que je n’ai pas de rancune en répondant à Wagemann, que l’Allemagne, elle, a donné au monde son plus grand théoricien de la monnaie. Il est vrai que ce n’était pas un économiste, puisque c’est Goethe qui, dans le second Faust, a montré clairement que l’inflation était et ne pouvait être qu’une invention du démon.
Méphistophélés, temporairement déguisé en fou du roi, inspire au chancelier la formule « grosse de destinées, qui convertit tout mal en bien et fait savoir, à tout un chacun, que ce papier vaut mille couronnes et pour garantie certaine, un nombre défini de biens, encore enfouis dans le sol de l’empire ». La théorie du change et celle du plein emploi sont complètement exposées : « il sera impossible d’arrêter le papier dans son vol, les billets se dispersent avec la rapidité de l’éclair. La boutique des changeurs est toute grande ouverte ; on y honore chaque effet par l’or et l’argent, avec quelque rabais à la vérité (déjà la dépréciation monétaire). De là, on se rend chez le boucher, cher le boulanger, chez l’aubergiste. La moitié du monde ne rêve que de festins, tandis que l’autre se pavane dans des habits neufs. Le mercier coupe, le tailleur coud (le plein emploi). Le vin jaillit dans les tavernes aux cris de « Vive l’Empereur » (les avantages politiques de l’inflation). Mais le héraut, qui commente la fête, en dénonce déjà les graves conséquences : « Comme elle happe tout, la chère multitude. Le donneur en est assailli. Il pleut des bijoux comme dans un rêve, et chacun veut en avoir quelque chose. Mais ce qu’ils saisissent avec tant d’avidité ne leur profite guère : les trésors leur échappent aussitôt. Le collier de perles se brise et le pauvre diable n’a plus, dans la main, que des scarabées : il les secoue et les voilà qui bourdonnent autour de sa tête. Les autres, au lieu de biens solides, n’ont attrapé que des frivoles papillons ». N’en doutez pas : le poète a vu plus clair que la plupart des économistes, il a compris et clairement montré que l’inflation était l’oeuvre du diable, parce qu’elle respectait les apparences en ne détruisant que les réalités... Elle donne aux salariés des revenus croissants, mais dès qu’elle les a fait goûter au niveau de vie qu’ils promettent, elle l’amenuise sournoisement par la hausse des prix... Ne croyez pas surtout que cette diminution du pouvoir d’achat soit occasionnelle et subalterne, elle est l’essence même du mécanisme inflationniste... Dorénavant, seuls défendront leur niveau de vie ceux qui sauront obtenir l’ajustement constant de leurs salaires à des prix constamment croissants. La fidélité à l’organe revendicateur, plus que la fidélité à la tâche, vaudra sécurité et bien-être. Ainsi, le diable n’aura plus à craindre qu’une morale du travail attache l’homme au devoir quotidien. Dissimulé derrière l’inflation, il a, en ricanant, appris aux travailleurs que c’est en travaillant peu ou en travaillant mal qu’ils cueilleront le plus de fruits » [1].
 
Les faux droits, ou crédit ex nihilo, créés par le système financier par anticipation d’une virtuelle production engendre l’inflation et corrompt les rapports sociaux. Ces faux droits, convertis en moyens de financement par la Banque centrale, n’ont pour contrepartie que des promesses à payer ultérieurement. Ils constituent une dette qui devra être remboursée, capital et intérêt, par tous les agents économiques.
 
LA MONNAIE FRANCHE DU CREDIT SOCIAL
 
Dans le mode de création monétaire proposé par Douglas, concepteur du « Social Credit », ce n’est plus la dette, qu’elle soit le fait de « faux droits », de création monétaire ex-nihilo, ou d’émission de titres obligataires, qui finance les besoins de l’économie. C’est le niveau de l’offre, des prix collectifs à payer pour les biens consommables dans le pays, qui détermine le montant de la monnaie, des moyens d’achat, à émettre ou à détruire. Il n’y a plus d’intermédiation. La monnaie nouvelle créée intervient comme la soulte de l’échange, le régulateur des marchés, et le stabilisateur des prix. 
 
Dans l’hypothèse où les besoins d’investissement sont inférieurs ou égaux à l’épargne réalisée, l’Institut d’émission monétaire n’a pas à intervenir. Par contre, si au terme d’une période déterminée, par exemple mensuelle, il s’avère que les moyens de paiement, le pouvoir d’achat disponible entre les mains de la population, sont inférieurs aux prix collectifs à payer, cela signifie que les agents économiques ont accrû leur propension marginale à épargner. Leurs épargnes sont devenues, ou vont devenir, des investissements sociaux ou productifs, qui se traduiront par de nouvelles richesses créées. Il ne disposent alors plus de moyens de paiement suffisants pour obtenir les prix collectifs à payer pour les biens consommables mis en vente. Le mécanisme créditiste décrit par Douglas doit alors jouer. La Banque centrale doit émettre de nouveaux moyens de paiement additionnels, à hauteur des prix collectifs à payer. C’est la monnaie de crédit social. La création monétaire n’est plus anticipée, elle est simultanée à la renonciation d’un pouvoir d’achat correspondant. Dans l’hypothèse inverse, le pouvoir d’achat global est supérieur aux prix collectifs à payer, cela suppose que les agents ont limité leur propension marginale à épargner ou ont désinvesti, cela signifie, a priori, que le taux d’épargne désiré est atteint ; autrement dit, que les citoyens jugent la croissance suffisante. Dans ce cas, la Banque centrale doit retirer les moyens de paiement excédentaires en circulation par un mécanisme d’annulation, de destruction, sur la consommation. La monnaie de crédit social destinée à la consommation est donc temporaire et non thésaurisable..
On notera que dans ce mécanisme de régulation monétaire, le rapport Prix collectifs à payer / Moyens de paiement reste fixe. Comme l’a défini Douglas, le véritable coût de la production, c’est la consommation qu’elle a exigée. L’émission de la monnaie de Crédit Social n’anticipe plus la production nouvelle. Elle vient compléter les moyens de paiement en circulation pour équilibrer la demande au niveau de l’offre existante. Il n’y a plus de processus inflationniste, tel que décrit précédemment et sur lequel nous revenons plus loin. 
 
Ce principe admis, chacun reste libre d’épargner ou de dépenser, par la consommation, son pouvoir d’achat. Douglas a introduit ici deux notions distributives autorisant l’ajustement des prix et le plein revenu :
1- L’escompte compensé ou prix compensé : Le prix compensé suppose que les prix collectifs à payer soient escomptés à la consommation afin qu’ils atteignent le niveau des moyens de paiement entre les mains de la population. Cet escompte est compensé au producteur et aux détaillants par la Banque centrale.
2- Puis les dividendes nationaux ou revenus sociaux que nous appelons dividendes familiaux : C’est la reconnaissance contractuelle du droit de tous et chacun à une part de la production, le droit mutuel reconnu à chaque famille à l’autonomie financière. Cette reconnaissance doit s’effectuer dans la répartition des revenus disponibles, d’une part, par les dividendes familiaux, au titre de l’investissement humain, et d’autre part, par la rémunération de l’activité productive, au titre de l’investissement matériel. Ces dividendes familiaux pourraient progressivement déplacer les salaires pour constituer la base d’un pouvoir d’achat garanti à chacun, quelque soit la dynamique de la croissance. 
A l’inverse, le système monétaire actuel, par le monnayage vicié et frauduleux qu’il a établi, engendre des revenus non gagnés, arbitraires, qui ne reposent que sur le ratio taux d’inflation / taux d’intérêt réel, au détriment des véritables actifs économiques, à savoir les agents économiques composant les populations et les biens et services créés.
 
DES REVENUS NON GAGNES
 
Maurice Allais, prix Nobel d’économie 1988, dans son ouvrage « L’impôt sur le capital et la réforme monétaire » (Hermann 1977), s’est attaché à démontrer les vices actuels de la création monétaire, et continuant la réflexion d’autres économistes, a expliqué la nécessité d’un retour à un intégral taux de couverture à 100 % de tous les dépôts. Il écrivait ainsi : « Alors que pendant des siècles l’Ancien Régime avait préservé jalousement le droit de l’Etat de battre monnaie et le privilège exclusif d’en garder le bénéfice, la République démocratique a abandonné pour une grande part ce droit et ce privilège à des intérêts privés. Ce n’est pas là le moindre paradoxe de notre époque ».
Ce droit est aujourd’hui laissé à des intermédiaires, les banques, qui créent la monnaie en fonction de la demande de crédit des agents économiques, et est entretenu par le laxisme des pouvoirs publics, les oligopoles syndicaux et les lobbies industriels et financiers. Nous avons vu que cette création monétaire ex -nihilo, de faux droits, est limitée par le système des réserves obligatoires que les banques doivent conserver auprès de la Banque de France afin de garantir leurs liquidités. Ce système de couverture par les réserves obligatoires, s’il réduit momentanément le pouvoir de création monétaire des banques, ne leur retire aucunement ce privilège. Il réduit momentanément l’inflation mais ne l’arrête pas. D’autant que depuis 1914, la monnaie n’a plus d’équivalence matérielle. 
Maurice Allais ne dit rien d’autre : «  Au XIX e siècle, il y avait un seuil pour l’inflation qui ne pouvait pas être dépassé en raison de la convertibilité or des monnaies. Aujourd’hui, les monnaies sont détachées de tout support réel et il n’y a plus de limites à l’inflation ». M. Allais ne prêche pas pour autant un retour à l’étalon or. « La démonétisation de l’or a constitué un grand progrès, mais malheureusement, à l’erreur des régimes d’étalon or du passé, on a substitué une autre erreur, tout aussi nocive, celle de la multiplication des moyens de paiement, créés par simples jeux d’écritures, dont la conséquence est l’inflation avec toutes ses séquelles : l’inefficacité de l’économie, le gaspillage du capital, la multiplication des injustices et le désordre social ».
L’Etat est, de sorte, moins porté à adopter une politique contraignante. Il lui est facile alors de rembourser ses prêteurs en monnaie dévalorisée, et il ne se gêne pas ! Par exemple, « l’Etat a imposé l’acquisition d’obligations aux organismes de prévoyance (Caisse de retraite), ainsi l’ensemble des épargnants ne peut échapper à la spoliation de l’épargne mobilière en obligations. (...) Comment peut-on qualifier sérieusement une telle société de libérale ? Comment ne pas voir combien elle est potentiellement très proche de l’Etat totalitaire et qu’elle ne fait que le préparer ? ». D’autant que l’inflation aboutit, à terme, à la dévaluation. Dévaluations qui ont jalonné l’histoire du franc depuis 1914. Il ne faudrait pas perdre de vue, en effet, la signification profonde d’une dévaluation. Au delà de l’apparence immédiate qui permet à nos produits de mieux s’exporter et de reconquérir le marché intérieur, la dévaluation consacre la dépréciation du signe monétaire, c’est-à-dire la perte de pouvoir d’achat que procure la monnaie, ou plus concrètement encore, elle oblige à plus de productivité pour atteindre le précédent pouvoir d’achat. Chaque dévaluation diminue la valeur de l’effort effectué.
Enchaînement logique, une productivité toujours plus élevée est nécessaire pour maintenir, malgré les progrès de la science et de la technique, la décence du niveau de vie. C’est ainsi que nous arrivons à une société productiviste, improprement qualifiée de consommation.
 
La création de faux droits, de pouvoir d’achat ex-nihilo est généralement niée par beaucoup, ou pour le moins amoindrie. Si vous posez la question à votre banquier, il vous répondra sans doute « qu’à l’augmentation de la masse monétaire qui résulte à un instant donné d’un compte courant créditeur à un opérateur succède une diminution lorsqu’à un instant ultérieur l’opérateur rembourse à la banque le montant de son prêt ». Il en est, en effet, bien ainsi, mais la banque prête de nouveau les fonds qui lui sont remboursés, et renouvelle constamment cette opération, ce qui aboutit à un accroissement permanent de la masse monétaire. De plus, « la création de monnaie ne se limite pas à la partie non couverte des dépôts à vue et elle s’étend pour une grande part aux dépôts à terme. Si les délais sont relativement courts la substitution dans les encaisses des dépôts à terme aux dépôts à vue est presque totale, et la création de monnaie tout à fait comparable à celle correspondant aux dépôts à vue ».
Dans le même ordre d’idées, « le financement d’investissements longs avec des liquidités à court terme entraîne une distorsion des taux d’intérêt défavorable à la réalisation d’une situation d’efficacité maximale pour l’économie ». En effet, dans un contexte inflationniste, les taux d’intérêt réels, c’est-à-dire déduction faite du taux d’inflation, à long terme, tendent à être artificiellement bas puisque l’épargne parait abondante tandis que les taux réels à court terme en subissent le préjudice en se gonflant, ce qui bien évidemment pénalise la relance.
« Ce qui est essentiel », continue Allais, « c’est que toute monnaie créée par ce processus (ex-nihilo) donne lieu à un pouvoir d’achat qui en général s’exerce immédiatement sur le marché. Il est certes à tout moment compensé dans les écritures bancaires par l’inscription d’une promesse à payer à l’actif de la banque, mais comme à cette contrepartie ne correspond aucune abstention ailleurs quant à l’exercice d’un pouvoir d’achat, il en résulte bien une augmentation nette du pouvoir d’achat qui se présente sur le marché ».
Il en est, par ailleurs, de même sur le marché des actions et obligations où les banques prêtent autant qu’elles le peuvent. « La seule différence est qu’il n’existe ici aucune disposition réglementaire relativement aux réserves », ce qui aboutit sur le plan international à une gigantesque escroquerie qui se révèle périodiquement par la désintégration de bulles financières. 
 
Le mécanisme actuel du crédit repose sur deux processus. Dans le premier, les épargnes sont mobilisées et prêtées. Il n’y a qu’un simple transfert de pouvoir d’achat. Dans le second, ce sont les encaisses disponibles à vue qui sont prêtées pour financer des achats de biens de consommation ou d’investissement. Il y a duplication du pouvoir d’achat et création d’un nouveau pouvoir d’achat ex nihilo. C’est sur la confusion de ces deux processus, pourtant fondamentalement différents, que s’appuient tous les défenseurs du système actuel du crédit. Après avoir ainsi analysé et dénoncé les vices et effets pervers de l’actuel système de crédit, M. Allais préconise dès lors le retour à l’Etat du privilège exclusif de la création monétaire, droit régalien de battre monnaie qui s’articulerait autour d’une réforme relativement facile à mettre en oeuvre.
Les créditistes connaissent bien cette règle. Maurice Allais l’énonce en deux principes :
« - Le domaine de la création monétaire doit relever de l’Etat et de l’Etat seul. Il convient de lui donner une maîtrise totale de la masse monétaire.
- Il convient d’éviter toute création monétaire autre que celle de la monnaie de base de manière que personne en dehors de l’Etat ne puisse bénéficier de faux droits résultant actuellement de la création de monnaie bancaire, c’est-à-dire de manière que toute dépense trouve son origine dans un revenu effectivement reçu. Ces deux principes impliquent que tout dépôt à partir duquel ces paiements peuvent être effectués soit intégralement couvert en monnaie de base ». 
Il s’agit là d’interdire au réseau bancaire de créer de la monnaie ex-nihilo, scripturale à partir des dépôts à vue, mais, et là est l’innovation par rapport aux précédentes études, également à partir des dépôts à terme. Ainsi les banques ne pourront plus prêter à long terme avec du court terme, elles ne pourront plus prêter que les fonds dont elles disposent, le moyen terme et le long terme pour le moyen terme, le long terme pour le long terme, ou en empruntant sur le marché interbancaire ou à la Banque centrale. De sorte que la Banque centrale, dans ce système, n’est plus prêteur en dernier ressort contraint. 
De fait, cette proposition, dans son principe, n’est pas nouvelle. Elle était déjà inscrite dans le Reserv Federal Act de 1913 qui devait donner naissance au FED. Elle fut l’objet d’une réflexion d’économistes américains en 1933, appelée « Manifeste de l’Ecole de Chicago » qui préconisait le « 100 % Money » ; Ce plan du 100 % monnaie, ainsi que les travaux de Milton Friedman et surtout d’Irving Fisher, prévoient également la dissociation de la création monétaire et de l’activité bancaire, mais « la couverture intégrale des dépôts à vue ne saurait suffire pour assurer cette séparation et là se trouvait le défaut essentiel du plan de l’école de Chicago et d’Irving Fisher ». 
M. Allais, ici, ne se contente pas de réclamer un taux de couverture à 100 % sur tous les dépôts à vue, mais également sur tous les dépôts à terme, de façon à ce « qu’un prêt d’un terme donné soit financé à partir d’un emprunt de terme au moins aussi long ». Pour ce faire, il conviendra de répartir et de redéfinir les fonctions des banques et intermédiaires financiers en deux types d’établissement :
- Les banques de dépôt qui assureront la garde des dépôts en monnaie de base et les opérations d’encaissement et paiement. Il leur sera interdit de se livrer à quelque opération de prêt que ce soit, étant entendu que ces dépôts seront disponibles à vue.
- Les banques de prêts « qui assureront le négoce des promesses à payer. Il sera interdit à ces banques de recevoir des dépôts à vue et d’effectuer des encaissements ou des paiements pour le compte de leurs clients. Elles devront avoir l’obligation de publier la distribution des éléments de leurs actifs et de leurs passifs suivant leur maturité ». Ainsi, un emprunt à moyen terme ne pourra être utilisé et prêté qu’à moyen terme, le taux de couverture à 100 % étant là aussi exigible. Cependant M. Allais estime que « les dépôts à terme dont le délai d’échéance est de moins de 3 mois pourront être transformés en dépôts à vue ». La traite à court terme (moins de trois mois) est ici assimilé à un dépôt à vue.
Nous retiendrons cette classification pour déterminer le crédit social.
La politique des contreparties monétaires s’écrit alors ainsi :
- La totalité des dépôts gérés par les banques de dépôts aura une couverture à 100% en monnaie de base : billets, pièces et dépôts à la Banque de France (BDF).
- La totalité des prêts consentis par la banque de prêts aura une couverture à 100% constituée par des emprunts à terme identique, ou plus long, qu’elles auront effectués auprès du public ou de la BDF. Toute utilisation d’un moyen terme pour financer un terme plus long deviendra frauduleux et aisément contrôlable.
 
Cette dissociation des activités de dépôt et de prêt des banques, couverts à 100%, permet ainsi de rendre impossible toute création monétaire en dehors de la monnaie centrale (de base), et fera disparaître les dérèglements et déséquilibres provenant de l’utilisation de moyen terme sur du long terme. Cette séparation demandera la facturation effective des opérations bancaires, estimée à 2 %, puisque nous savons que « la différence entre la moyenne des taux d’intérêt actifs (c’est-à-dire des taux d’intérêt reçus par les banques) et la moyenne des taux d’intérêt passifs (c’est-à-dire payés par les banques) est de l’ordre de 2 % ».
Enfin, cette dissociation permettrait également :
« - l’expansion de la masse monétaire globale aux taux souhaités par les autorités monétaires.
- « le retour à la collectivité des gains provenant de la création monétaire et l’allégement en conséquence des impôts existants.
- « un contrôle aisé par l’opinion publique et par le parlement de la politique monétaire et de ses implications ». 
 
Il s’agit là, de toute évidence, de la première mesure à faire adopter pour que notre économie s’affranchisse de la tyrannie financière et retrouve son efficacité, d’une part ; mais aussi pour que la réforme créditiste puisse, par la suite, être appliquée. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’elle constituait l’esprit de la première proposition de l’analyse de Douglas. Remercions ici Maurice Allais d’avoir défriché, de si belle façon, un terrain sur lequel se putréfient les grands équilibres sociaux.
Cette réforme comprise, Maurice Allais préconise que « le volume de la monnaie de base (ou monnaie centrale) soit augmenté chaque année à une allure régulière de manière à assurer une croissance de niveau moyen des prix de l’ordre de 2 % l’an. A cet effet, le taux d’accroissement de la monnaie de base pourrait être fixé chaque année par la loi à une valeur égale au taux d’accroissement du PNB réel majoré de 2 % (ou 0,25 % par trimestre) ». 
Il s’agirait d’équilibrer le taux d’accroissement de la monnaie de base, devenue la seule monnaie créée, à la croissance de la production nationale réelle (hors inflation), majorée de 2 % afin de ne pas freiner l’expansion, et d’assurer constamment une demande globale suffisante pour permettre l’écoulement effectif de cette production à des coûts lentement croissants. Ainsi, l’émission de la monnaie s’équilibrerait sur le mouvement de la production, telle que le proposait déjà Douglas.
 
Cependant Maurice Allais n’étudie pas et n’évoque pas les possibilités de créditer directement la demande des consommateurs par l’augmentation de la monnaie de base dont il conçoit, par ailleurs, très bien la fixation par trimestre, majorée de 0,25 %. Il n’évoque pas la possibilité, comme nous le soutenons et souhaitons, d’allouer, tout aussi périodiquement, à chaque citoyen, actif ou non, une part, identique pour chacun, de cet accroissement monétaire sous forme de dividende familial. Il est pourtant clair que ces dividendes familiaux assureraient à chacun un complément de revenu indépendant de l’activité rémunérée, ce qui permettrait de supprimer les revenus de transfert, actuels systèmes de redistribution, de retraite, de santé, de chômage, et autres minima sociaux.
De cette façon, les agents économiques seraient parfaitement libres de diriger ces revenus vers l’épargne ou la consommation. Il n’en reste pas moins vrai que, déjà, comme le reconnaît Maurice Allais, ces premières propositions aboutissent à dessaisir les grands organismes de crédit de la possibilité de créer de la monnaie scripturale, c’est-à-dire du droit de battre monnaie, et à réserver à l’Etat seul le droit de créer de la monnaie à une allure déterminée. Sans doute ces propositions ne peuvent que susciter l’opposition de puissants intérêts et aller à l’encontre de nombreux préjugés, mais il est certain que « les mécanismes actuels du crédit reposent sur des bases pour une très grande part irrationnelles, dont l’origine historique est tout à fait empirique, qui n’ont jamais cessé de se révéler très dommageables, et qui n’ont jamais été pensées très sérieusement, sauf par une minorité d’économistes, et cela aussi bien en France que dans les autres pays d’Europe occidentale et aux Etats-Unis ».
Ces réflexions extraites de l’ouvrage de référence de l’oeuvre de Maurice Allais (opus cité) peuvent nous permettre de mieux comprendre les silences et les complicités tacites de la majorité des politiques devant cette création monétaire ex-nihilo inflationniste, et de cerner les différents groupes sociaux et organismes qui en tirent un profit, non gagné par le travail, et qui, en fait, perdurent grâce à elle. Elles nous permettent de mieux saisir les structures qui la protègent, mais aussi ceux qui, en définitive la paient dans l’inflation ou le prix de l’argent.
 
Les premiers bénéficiaires de cet extraordinaire privilège sont, bien évidemment, les banques qui gagnent autant qu’elles prêtent. Plus elles prêtent, plus elles gagnent et plus grande est leur sécurité. La chose est évidente pour tout le monde. Cependant, la chose est plus complexe, car le mécanisme du crédit aboutit directement ou indirectement, sans que les agents économiques concernés en soient conscients, à un transfert gigantesque de pouvoir d’achat au profit de certains et au détriment des autres. Les uns et les autres appartiennent à toutes les classes sociales. Or, ce mécanisme présente la caractéristique essentielle de privilégier les revenus non gagnés au détriment des revenus du travail. Et c’est contre cette tyrannie qui ne peut mener qu’au totalitarisme et à l’oppression humaine que nous nous élevons. Et que dire « lorsque l’Etat », note encore Maurice Allais, « c’est-à-dire les hommes politiques qui détiennent le pouvoir de décision, par une politique délibérée, poursuivie pendant des années, a toléré, sinon encouragé et provoqué, une gigantesque inflation qui a dépouillé des millions de français à une échelle jamais atteinte au cours des pires scandales qu’ait connu le XIX e siècle ! »
 
Qui doit alors posséder le pouvoir d’émission monétaire, de contrôle de la masse monétaire et, par conséquence, de ses stabilités interne et externe ? Posons la question.


22 : « L’age d’or de l’inflation », Payot, 1963.

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